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Portrait d’un lagon idéal

Tout d’abord, leur eau de baignade doit être salée et à bonne température…

Les populations naturelles d’huîtres perlières, dispersées sur les trois archipels de la Société, des Tuamotu et des Gambier (de Scilly à Mangareva), forment une espèce très particulière, avec des exigences de vie non négociables. Où température, salinité, qualité des nutriments, profondeur entrent en jeu de façon complémentaire, selon une équation que l’on commence à comprendre.

La pintadine de Polynésie, dont on émet l’hypothèse qu’elle vint de l’ouest indo-malais par Scilly et se développa d’îles en atolls vers l’est, en fonction de l’ancienneté relative des lagons dépend d’un environnement strict, sorte de cahier des charges sévère auquel les lagons se sont pliés.

Tout d’abord, leur eau de baignade doit être salée et à bonne température. La salinité lagonaire, un peu plus élevée que celle de l’océan, en raison notamment d’une évaporation plus élevée que la pluviométrie, leur convient.

Des conditions strictes d’épanouissement

Cette eau doit être bien oxygénée pour plaire à la pintadine. Cela tombe bien : dans les lagons, elle est fortement oxygénée ! Elle ne doit pas être acide ? Cela tombe bien, l’eau des lagons est alcaline (pH basique, donc supérieur à 7).

Elle ne doit pas être trop chaude, ni trop froide ? Qu’à cela ne tienne, la température moyenne des lagons est d’environ 28°C, avec une pointe en surface de plus de 31° dans les Tuamotu en plein été (janvier-février). Au-delà, la pintadine décline. Les températures minimales relevées en plein hiver sont de 22°C (Gambier) : une période où l’activité reproductive des pintadines (qui s’agitent au-dessus de 25°C) est en sommeil.

L’eau du lagon doit nourrir l’huître perlière, gourmande de phytoplancton (ou plancton végétal). Or, les lagons des Tuamotu apportent à la pintadine les éléments dont elle a besoin. Cette richesse en nutriments (ou éléments nutritifs, constitués par l’ensemble des composés organiques et minéraux nécessaires à l’organisme vivant) dépend beaucoup du degré de confinement des lagons : les atolls ouverts sur l’océan, en raison des passes ont une teneur en nutriments plus faible. Les atolls fermés, ou presque totalement fermés, dont l’eau est lentement renouvelée par les hoa, sortes de canaux non navigables car peu profonds, sont naturellement riches en nutriments. Mais la pintadine aime là aussi une certaine modération.

Enfin, l’huître perlière est très sensible à la pollution, dans le sens que, comme bon nombre de bivalves, elle accumule métaux lourds et hydrocarbones. Elle est pour l’instant en partie épargnée, mais l’équilibre reste fragile.

Du corail pour s’accrocher

Jean-Marie Domard, le père de la perle de culture polynésienne, tenta à la fin des années 1950 d’établir une description du lagon idéal d’après les caractères topographiques et écologiques des cinq exemples suivants : Hikueru, Takume, Takapoto, Takaroa et Marutea-Sud, qui se distinguent des autres lagons par des caractères topographiques et écologiques remarquables. Tous sont fermés, à l’exception de Takaroa qui possède une passe en son extrémité sud. Tous s’inscrivent dans un rectangle de 20 milles de long sur 8 milles de large : ils sont donc relativement petits par rapport aux autres îles. De plus, ces cinq lagons se présentent parsemés de très nombreuses têtes de rochers d’origine madréporique et dont les dénominations locales sont :

– Karena lorsque ces rochers affleurent la surface,

– Marahi lorsque les sommets de ces pitons sous-marins qui offrent une hauteur de 20 à 30 m en moyenne se trouvent à quelques mètres au-dessous de la surface des eaux,

– Kapuku lorsqu’il s’agit de rochers qui ne s’élèvent qu’à quelques mètres au-dessus du fond et qui demeurent par conséquent invisibles de la surface. C’est sur ces agrégats rocheux que se trouvent fixés les peuplements de pintadines les plus importants.

Portrait d’un lagon idéal

Or, ces cinq lagons, qui semblent présenter des caractères communs favorables à la multiplication des pintadines, sont peuplés d’huîtres nacrières qui diffèrent entre elles par la taille et l’épaisseur de leurs valves. Jean-Marie Domard en tirait les conclusions suivantes :

– Plus un lagon est petit, plus les peuplements huîtriers y sont concentrés, plus s’élèvent les chances de fertilisation des produits génitaux émis séparément, et plus nombreux seront les naissains larvaires.

– Plus un lagon sera fermé, moins les larves planctoniques, véhiculées au gré des vents et des courants, risqueront d’être entraînées vers la pleine mer et ses abîmes. Point de gaspillage : à toutes les larves nées dans un lagon fermé, une chance de plus est donnée de s’y fixer.

– Les rochers d’origine madréporique représentent pour les nacres le support naturel le plus commun : le potentiel nacrier d’un lagon s’identifie en dernier ressort à l’étendue des surfaces rocheuses qui y sont offertes à la fixation des nacres. Cependant, s’il apparaît que l’un des caractères essentiels des bons lagons est d’être fermé, il reste souhaitable que l’eau du lagon soit renouvelée et les fonds brassés.

– La profondeur du lagon est le principal facteur naturel de la conservation des gisements nacriers ».

Ainsi définissait-il le lagon idéal : petit et fermé comme Hikueru ; parsemé de rochers comme Hikueru, Takapoto, Takume, Marutea sud ; profond comme Marutea sud et Scilly. Pour être parfait, le lagon de Marutea-Sud aurait dû être un peu plus fermé et le lagon de Hikueru un peu plus profond.

Un lagon pas trop grand, et pas trop profond, de nombreux rochers, du sel raisonnablement, de l’eau non acide, une température confortable, beaucoup d’oxygène et de quoi se nourrir… Il n’en fallait pas plus à la pintadine pour élire domicile durablement dans nos lagons.