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L’huitre perlière – Un écrin d’exception

Un écrin d’exception pour un animal unique

Il existe, dans les îles de Polynésie française et dans certains atolls du nord des Îles Cook (Rarotonga) une espèce particulière d’huître perlière : la Pinctada Margaritifera variété cumingii. Sa nacre est d’une qualité exceptionnelle et elle produit des perles parmi les plus belles au monde. Utilisée dans le quotidien des anciens Polynésiens, exploitée de façon « industrielle » par les Européens dès le 19e siècle, revisitée aujourd’hui par le talent des artisans locaux ou internationaux, la nacre des lagons de Polynésie a donné naissance à l’une des plus grandes aventures que les îles de Polynésie française aient connue. Récit d’une épopée.

Le Pacifique sud et les atolls polynésiens s’ouvrirent aux premiers Européens avec Magellan en 1521. Jusqu’en 1767, date de l’arrivée de Wallis à Tahiti, il n’y eut que huit expéditions d’exploration (portugaise, espagnole, hollandaise ou anglaise). Mais les journaux de bord et les récits des marins, outre l’étonnement lié à la découverte de ces atolls dont on supposait qu’ils fussent un prélude au continent austral, n’en témoignent pas moins d’une certaine fièvre pour les richesses que l’on y découvrait. Avec l’eau douce et les denrées nécessaires au ravitaillement des navires et à la santé de leur équipage, la nacre et la perle, cette gemme si prisée, furent tôt au centre des préoccupations européennes. Aussi les Tuamotu, « Labyrinthe » de Lemaire et Schouten (1616), « îles de la Désolation » de Byron (1765), ou « Archipel désastreux » de Roggeveen (1722) devinrent peu à peu, « à cause des perles que l’on y trouvait » (Ellis, 1820), les Îles aux Perles. Une perle précieuse, issue, comme la nacre, d’un simple mollusque…

Vous avez dit « huître » ?

On compte plus de 1500 mollusques pour l’ensemble des îles polynésiennes, mais une seule Pinctada margaritifera variété cumingii (famille Pteriidae) ou huître perlière à lèvres noires. Attention, elle n’est pas une huître (famille Ostreidae, d’où le nom « ostréiculture ») avec qui elle ne partage qu’un début de parenté : l’appeler ainsi est donc aussi impropre que d’appeler âne un cheval. Son nom scientifique ne viendrait ni du latin ni du grec, mais de l’apparence tachetée de sa coquille extérieure, relevée chez ses cousines d’Amérique centrale et latine par les Portugais qui les nommèrent pintada, pintade en français. Devenue vers 1842 pintadine, latinisée en pinctada, on y ajouta « perle », margarita en latin, margaritifera dans sa conjugaison appropriée. Or, quand l’Anglais Hugh Cumings écuma les lagons de Polynésie en 1828, il se rendit compte des propriétés très spécifiques de l’espèce pinctada margaritifera de Polynésie. La postérité fit le reste, qui reconnut les caractéristiques de cette huître perlière unique en lui attribuant le nom latinisé de son découvreur: la Pinctada Margaritifera variété cumingii était née.

Des conditions cinq étoiles…

On émet l’hypothèse que ces huîtres perlières à lèvres noires migrèrent de l’ouest indo-malais par Scilly et qu’elle s’adaptèrent, au fil des millénaires, dans certains atolls du Pacifique sud. Elles ne sont en effet dispersées que sur les trois archipels de la Société, des Tuamotu et des Gambier : les Australes et les Marquises sont exclues de leur aire de répartition. Car il faut à cette pintadine si particulière un lagon pas trop grand, pas trop profond, de nombreux rochers où s’accrocher, du sel raisonnablement, de l’eau non acide, une température d’eau confortable, beaucoup d’oxygène et de quoi se nourrir…

Une nacre d’une qualité rare

Nous ne nous étendrons pas sur l’anatomie de l’huître perlière, sinon pour relever ce qui fascine les hommes depuis des siècles : la nacre et la perle. A l’intérieur des coquilles, les organes de la pintadine, se logent sous le manteau, ensemble de tissus fins qui assure la croissance et le développement de la coquille du mollusque, grâce à l’activité sécrétrice de ses cellules épithéliales externes. Il contribue aussi à la fabrication de la nacre qui recouvre l’intérieur des deux valves. La nacre est composée de carbonate de calcium (l’aragonite, 95% de la coquille) et de matière organique (la conchyoline, 5%). La conchyoline, tel un mortier, lie l’aragonite pour former une structure rigide, irisée et d’une étonnante résistance. La perle est d’ailleurs créée avec cette même matière.

Cadeaux d’ambassade

Avant l’arrivée des Européens, et jusqu’au milieu du 19e siècle, la nacre servait au troc et aux échanges inter-îles. Etant très abondante, sa valeur restait mesurée. James Morrison, second maître à bord du Bounty en 1788, évoqua la nature des présents que les Tahitiens apportaient d’île en île lors des grandes expéditions maritimes : tabourets ou sculptures en bois, tapa, mais aussi de la nacre taillée et des perles, qui pouvaient, lors de ces échanges diplomatiques, servir de paiement ou de présent. La nacre était aussi employée comme hameçon chez les pêcheurs, pour son tranchant au quotidien, en collier ou en plastron chez les chefs, mais aussi en parure des prêtres lors de certaines cérémonies. Quant aux perles, rarement percées, elles étaient portées par les hommes comme par les femmes, tressées dans les cheveux, souvent par trois. L’attachement que les Polynésiens leur portaient était d’ailleurs suffisant pour qu’ils refusent de les échanger avec les marins.

La nacre, l’or des atolls

A l’aube du 19e siècle, la multiplication des navires de commerce européens fit prendre son essor au commerce des Mers du sud : la nacre en fut, avec l’huile de baleine, le coprah et les fruits, l’axe principal. En 1802, l’exploitation hasardeuse des lagons commença, mais dès 1820, on trouvait la nacre de Polynésie dans toutes les manufactures de Londres, Bruxelles, Hambourg, Paris (Val d’Oise) ou Vienne, où les machines semi-industrielles créées quelques années plus tôt, râpaient, creusaient, limaient, lissaient, façonnaient cette nacre brute qui devint éventail, jumelle de théâtre, boîte à bijou, dé, domino, tabatière, mais aussi, et surtout, bouton. Il en fallait toujours plus. La cueillette des huîtres perlières dans les lagons, de belle taille si possible, s’organisa : si la plus grande huître perlière connue, avec un diamètre de 34 cm et 4,8 kg de coquilles fut prélevée par François Hervé en 1932, celles de quinze à vingt centimètres surtout étaient recherchées. Pour cela, il fallut des plongeurs : or, ceux de Polynésie, selon les témoignages des capitaines et commerçants, étaient les meilleurs du monde. Avec eux s’écrivit, jusqu’en 1970, l’histoire de la plonge aux Tuamotu-Gambier.

L’épopée de la plonge

Jusqu’en 1950 environ, les lagons furent ratissés par les trafiquants d’abord, puis par les commerçants qui, au sein de Compagnies perlières, créèrent un marché de la nacre et de la perle de Tahiti. Tous les atolls nacriers y passèrent, parfois jusqu’à l’épuisement de l’espèce. Si, dans les premières années du 19e siècle, les gisements de pintadines étaient peu profonds, il fallut bientôt plonger à plus de 10, 15, voire 20 mètres pour les arracher à leur socle de corail. A ce jeu dangereux, les Paumotu étaient les rois. 900 tonnes de nacre furent exportées rien que pour l’année 1839. Sans oublier les perles, « qui pouvaient donner un gain dépassant les limites du calcul » (Desgraz, 1840). La perle fine de Tahiti pénétra peu à peu les cours royales européennes et fut bientôt surnommée la « Reine des perles ».

A partir des années 1850, les meilleurs fonds, les meilleurs gisements de Polynésie étaient connus, répertoriés et exploités. Avec toutes les techniques possibles disponibles à l’époque, du scaphandre dès 1880 aux premières lunettes de plongée en 1908, les pêcheries à grande échelle se développèrent. Heureusement, la plonge fut encadrée par une série de lois qui, quoique tardives, permirent de sauver les stocks naturels de pintadines en Polynésie.

Au début du 20e siècle, on signalait que, chaque saison, 700 à 1000 tonnes de nacre en moyenne étaient pêchées dans les Tuamotu. Jusqu’à 4000 personnes (pêcheurs, artisans, marins…) dépendaient de cette industrie.

C’est ainsi que, jusqu’en 1950, la nacre de Polynésie régna, avec celle des autres régions du monde (Mer rouge, Ceylan, Chine, Côte ouest de l’Amérique centrale), notamment sur la boutonnerie mondiale. Mais avec l’invention des matériaux issus du pétrole, polyester notamment, elle tomba en désuétude, tandis que fermaient une à une les manufactures qui avaient fait sa renommée et dont elle avait fait leur richesse. La grande époque de la plonge aux nacres était révolue. Sur ses cendres nacrées cependant, l’ère de la perle de culture naissait, en même temps que le tourisme se développait et que Tahiti, dans les années 1960, entrait dans la modernité.

Usage de la nacre

En vous promenant dans les rues de Papeete, de Bora Bora ou dans les petites artères des villages de nos atolls, vous pourrez être frappés par des frises, enseignes ou objets brillants. N’y cherchez aucun produit d’importation transformé : ces façades, décors, embellissements, sont en nacre de nos îles. Car depuis quelques années, la nacre a retrouvé son lustre. Par centaines de tonnes, issues des huîtres perlières greffées qui donnent naissance à la perle de culture de Tahiti, elle est à nouveau utilisée, et fort prisée à l’export, certes vers de nouveaux centres de traitement, en Asie notamment, mais c’est là qu’elle retrouve tant d’usages que l’on croyait oubliés : figurines religieuses, dressage de la table, frises architecturales, sacs à main, bijoux… Quant à nos artisans locaux, véritables orfèvres en la matière, ils ont réinventé son utilisation pour créer des parures où se mêlent les pierres précieuses les plus nobles aux formes les plus diverses de ce noble matériau. Inusable, la nacre ? Eternelle !

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