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Quand les Européens découvrent les perles 1606-1790

1606-1790

Le Pacifique sud et les atolls des Tuamotu s’ouvrent aux premiers Européens en 1521, avec la découverte supposée de Puka Puka le 24 janvier par Fernão de Magalhães, mieux connu sous le nom de Magellan. Les navires des royaumes européens sillonneront sans cesse désormais, avec plus ou moins de régularité, le grand Océan.

Dans les journaux de bord et les récits d’exploration, l’étonnement lié à la découverte de ces îles basses, dont on souhaite qu’elles sont un prélude au continent austral, s’accompagne bientôt d’une fièvre certaine pour cette gemme si prisée ; tant et si bien que les Tuamotu, îles de la Désolation, du Désappointement, Archipel dangereux devinrent peu à peu… les Îles aux Perles.

Des nacres pour des perles

Le 3 février 1606, Pedro Fernandez de Quiros, navigateur portugais au service de l’Espagne aperçoit Marutea Sud, qu’il baptise San Telmo. Puis, le 10 février, il débarque à Hao, baptisée Conversion de San Pablo. Il fait aussitôt mention de la présence de nacres dans son Journal. Mieux, il repère chez le chef de l’île, un homme « robuste, de grande taille, aux membres bien proportionnés, au visage et au teint agréables, qui semblait avoir cinquante ans, […] un médaillon de nacre au cou… ». C’est la même chose pour Jacob Le Maire, à bord de l’Eendracht et Willem Cornelisz Schouten, commandant le Hoorn [qui donna son nom au passage découvert : Kaap Hoorn, Cap Horn] quand ils arrivent en 1616 dans les atolls des Tuamotu : Puka Puka, Takaroa, Manihi (alors déserte) et Rangiroa. Ils furent certes attaqués par les frondes des Paumotu, mais prirent le temps de mentionner la présence de nacres. Un repérage pour une nouvelle et plus longue halte sans doute. Car ils n’en font pas mystère : qui dit nacre dit perles potentielles.

Le 6 avril 1722, Jacob Roggeveen (ou Roggeween) découvre d’abord l’île de Pâques – où il note que les indigènes portent des pendentifs de nacre et des « disques d’argent dans les oreilles ». Il aurait recommandé à ses hommes de « bien regarder ce que les insulaires portent comme bijoux, car ceci est la manière la plus simple et la plus rapide de s’assurer s’il existe de l’or, des pierres précieuses, ou des perles dans l’île. ». Quelques jours plus tard, il perd un de ses navires, l’Africaansche Galey, sans doute à Takapoto, sur une des îles basses des Tuamotu, archipel qu’il baptisa pour ce motif Mischievous (désastreux). Le caporal allemand Karl Friedrich Behrens, membre de l’expédition, tint à ce propos dans son journal : « Nous y trouvâmes aussi beaucoup de moules, de nacres, de perles et d’huîtres perlières, de sorte qu’il y a beaucoup d’apparence qu’on pourrait y établir une pêcherie de perles très avantageuse, d’autant que nous trouvâmes aussi des perles dans quelques huîtres que les habitants avaient arrachées des roches. »

Parures d’oreille

Si Wallis n’en fait pas mention, le récit de Louis-Antoine Bougainville, Voyage autour du monde, regorge de références. Le 15 avril 1768, au moment de son départ, le chef du district de Hitia’a, Oreti, pria Bougainville d’embarquer Ahutoru (Aotourou dans le texte original). « Aotourou m’a parlé de plusieurs îles, les unes confédérées de Tahiti, les autres toujours en guerre avec elle. […] L’île de Pare (Huahine), fort abondante en perles, est tantôt son alliée, tantôt son ennemie. ». L’on y apprend surtout comment les perles étaient portées. Ainsi Bougainville raconte-t-il, à propos d’Ahutoru : « Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire qui venait avec nous fût embrasser. Il lui donna trois perles qu’il avait à ses oreilles… » ; poursuivant, dans son journal : « Je ne connais ici qu’un seul article de commerce riche ; ce sont de très belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour chez eux. […] L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. »

James Cook, dès son premier voyage en 1769, confirme cette mode. Il rapporta ces quelques notes sur les habitudes vestimentaires, liturgiques, ou de parures rencontrées. Outre, bien sûr, les plastrons en pandanus, couverts de petits rectangles de nacre très minutieux, soigneusement équipés de dents de requin, plumes d’oiseau et fourrure de chien, il nota : « ils portent des parures aux oreilles, à une seule oreille d’ailleurs [sans préciser laquelle], faites de nacre, de baies, de pierres, de pois rouges ou de petites perles liées ensemble par trois. Mais nos verroteries, nos boutons, vont tôt les remplacer. »

Objet de convoitise

Les Espagnols avaient fait montre de convoitise sur les côtes américaines, que ce soit dans le Pacifique et dans l’Atlantique. Maximo Rodriguez, marin interprète des deux missionnaires catholiques espagnols installés à Tautira dans les années 1774-1775, ne trahit pas leur réputation. Il passe en effet son temps à parcourir les districts, assurant les missions pour lesquelles il est employé par les pères, mais il en profite pour chercher l’objet de son désir : les perles. Ainsi, le 7 avril 1775, il raconte : « J’allai à l’endroit où résidait l’ari’i Potatau (Pohuetea de Puna’auia), du district de Atejuru (Atehuru), dont la belle sœur Puratijara (Purutifara), d’après ce que Manuel et Thomas [deux Tahitiens convertis] ont rapporté, avait une perle, et elle en possédait trois, grosses comme des amandes, belles en tout point de vue, selon leurs dires, et je fis des détours dans la conversation pour l’amener à parler de ces perles, et alors il me dit que l’arii du district de Tataxa, dans les domaines de l’arii Otu, qui s’appelle Tepau, les lui avait volées. »

Rodriguez rebondit alors sur l’existence d’autres perles dont Manuel et Thomas lui avaient parlé : « […] l’une d’elles lui fut rendue récemment par la mère de Vehiatua avec deux autres de la grosseur d’un pois chiche, et les deux plus grosses ont la taille d’une amande. Elles sont défectueuses, l’une est creuse, quoique ayant un bel orient, et l’autre est un peu déformée et sa base est un peu inégale, son orient n’étant pas très beau ; mais le seul défaut de celles qui sont de la grosseur d’un pois chiche c’est d’être grossièrement percées. Il est très facile de les obtenir en échange de draps, de haches ou de pièces d’étoffe rouge, ce qu’ils apprécient le plus. »

Cela suffisait pour attiser l’intérêt ou la cupidité des commerçants et trafiquants en tous genres. Les Européens allaient créer une véritable économie, autour de l’exploitation irraisonnée des gisements de pintadines. Le trafic des nacres, et des perles avec elles, dès l’aube du 19e siècle, allait naître, prélude à un commerce intransigeant… mais aussi à l’une des plus belles aventures que les Tuamotu aient connue.

L’histoire mondiale de la nacre et des perles de Tahiti pouvait être écrite.

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