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Le manuscrit précieux de Hugh Cumin

écrit par un explorateur qui n’était pas commun, l’Anglais Hugh Cuming

Dans les rayons soignés de la Mitchell Library de Sydney, protégé des manipulations et à l’abri de la lumière dans un carton dédié, dort un manuscrit de 1828, écrit par un explorateur qui n’était pas commun, l’Anglais Hugh Cuming. C’est un manuscrit précieux car il concerne une pêche aux nacres dans l’est et le centre des Tuamotu, atolls les moins connus de ce début du 19e siècle. Où l’on apprend, stupéfaits, qu’il découvrit dans les huîtres perlières pêchées de Marutea Sud pas moins de 27 000 perles fines !

On sait finalement peu de choses sur les 35-40 premières années d’exploration et d’exploitation nacrière. Avoir ainsi à sa disposition un manuscrit tel que celui de Hugh Cuming est une bénédiction pour l’historien. Avant lui, peu de sources écrites, étant donné le nombre réduit de navires identifiés qui parcourèrent les Tumaotu : 19 navires entre le Margaret de Turnbull en 1802-1803 et le Dragon de Charlton en 1823.

Un 19e siècle troublé par des conflits

Et pour cause : on est, depuis la fin du 18e siècle jusqu’en 1819, dans une zone de conflits, où les guerriers d’Ana’a ravagent et soumettent l’ensemble des Tuamotu de l’Ouest. Parce qu’à Tahiti, Pomare s’est enfui, les chefs du Sud règnent, les missionnaires font profil bas et que tout se sait, à Sydney comme à Londres. Et qu’il faut attendre 1816 (Fei Pi) puis 1819 (Paix des Tuamotu) pour que le calme revienne, et que la paix soit propice au développement économique et à la circulation des biens et des personnes.

Seuls trois manuscrits dédiés à la quête des perles des lagons pa’umotu ont été recensés :

le journal du Dragon (capitaine Charlton) (1823-1825), est presque illisible. Le journal de Samuel Stutchbury, qui a parcouru les Tuamotu en 1826 pour une société des Nouvelles-Galles du sud d’exploitation nacrière en 1826, est fort précieux et tout aussi intéressant que le journal de Cuming (1827-1828), puisqu’il raconte dans le détail l’exploitation nacrière telle qu’elle se faisait dans les années 1820 à Hao notamment.

Il manque sans doute à cet inventaire le journal du négociant chilien Juan Francisco Doursther, qui parcourut les Tuamotu en quête de perles en 1825, mais son récit est superficiel et finalement peu intéressant.

Or, le témoignagne de Hugh Cuming bénéficie en plus d’une originalité, qui tient à son profil scientifique. Permettez-moi de vous présenter son auteur.

L’auteur du manuscrit

Né le 14 février 1791 dans le sud du Devon, à Kingsbridge, où sa maison familiale se visite aujourd’hui, Hugh se passionne très tôt pour les coquillages et les plantes. Il a eu la chance de côtoyer, voire d’être formé, on l’ignore, par un fameux naturaliste de la fin du 18e siècle, le colonel Georges Montagu, qui s’était installé à Kingsbridge à la fin de sa vie.

Issu d’une famille modeste, il est placé en apprentissage chez un fabricant de voiles à 13 ans, en 1804. Là, il rencontre nombre de marins et s’enflamme pour leurs récits. Cela le conduit presque naturellement à voyager : en 1819, il part pour l’Amérique du sud, restera quelque temps à Buenos Aires, puis à Valparaiso en janvier 1822 (d’après une de ses lettres de 1835) où il ouvre une entreprise de voile, 10 mois avant le fameux tremblement de terre qui ravagea le Chili.

Il consacre tous ses loisirs à la collection des coquillages et de plantes.

Il vend son affaire en 1826. Il semblerait qu’un mariage heureux et fortuné lui ait permis de se lancer dans ses aventures d’exploration… Toujours est-il qu’il possède suffisamment d’argent pour construire une goélette, le Discoverer, dans le but unique de récolter des spécimens de faune et de flore. Quittant femme et enfants, il se lance dans un voyage d’octobre 1827 à mai 1828, qui lui fera parcourir les Tuamotu de long en large.

Lors de ce voyage, il attribua à son capitaine, Grimwood, l’identification d’une île qui a été confirmée par l’historien Dance en 1980 comme étant Fangataufa (au sud de Mururoa). En fait, l’explorateur Beechey, le 27 janvier 1826, l’avait lui-même déjà identifiée et nommée Cokburn Island.

En revanche, il cite dans son manuscrit 3 des 4 îles qui composent le groupe Acteon (Maturawoa (Maturei-vavao), Tenaroa (Tenarunga) et Tenararoa (Tenararo), qui portent ce nom en raison de leur première mention officielle sur une carte par Lord Russel, capitaine du HSM Actaeon en 1837 (d’où leur nom), même si leur première identification par un Européen est attribuée à Thomas Ebrill, capitaine perlier pour le compte d’un chef tahitien, Lui les aurait aperçue en 1833. Dans ce cas, Cuming doit être ajouté à la longue liste des explorateurs européens du Pacifique sud.

Le manuscrit

Le manuscrit de Cuming est conservé à la Mitchell Library de Sydney, en Australie,

134 pages de papier jauni par le temps le composent. Cuming ne semble pas avoir été très familier avec la grammaire et l’orthographe, mais reste cependant parfaitement lisible et compréhensible. A la différence de certains autres explorateurs, il n’a pas enrichi son manuscrit d’illustrations. Plusieurs indices laissent à penser d’ailleurs que cette version est une copie d’un original qui n’a pas été retrouvé.

S’il évoque des faits plus qu’intéressants, notamment certaines descriptions (d’habitat, de personnages ou d’attitudes sont fort bien décrites), il en oublie parfois l’essentiel : l’identification de la personne, du navire ou du lieu.

Certaines imprécisions de date sont également à corriger, mais rien qui puisse entamer la confiance que l’on a du journal en général.

Le journal de Cuming débute le 25 octobre 1827, quand il quitte Valparaiso sur sa goélette et s’achève le 28 mai 1828, alors qu’il s’apprête à mouiller à Pitcairn pour la seconde fois avant de retourner à Valparaiso.

Un rare intérêt

Rare source d’information sur la Polynésie d’avant 1830, l’intérêt du manuscrit de Cuming réside en trois points essentiels :

– les détails sur la vie quotidienne dans les Tuamotu vus par un Européen,

– l’approche scientifique de l’exploitation nacrière, alors que tous les autres témoignages, antérieurs et à venir, au moins jusqu’en 1870, sont purement mercantiles,

– sa facilité à entrer en contact avec les chefs et les insulaires, qui le prennent d’amitié et qui lui font confiance. Confiance qu’il ne trahit pas.

Dans les faits, cela se traduit par des informations qui ont renouvelé l’approche des premiers temps de la quête nacrière.

Ainsi, l’on croyait qu’il n’y avait que peu de navires perliers dans les eaux pa’umotu dans les années 1810-1830. Mais pour Cuming, les lagons sont littéralement envahis de navires, au point que dès 1827 les gisements nacriers de certains atolls sont menacés ou totalement anéantis.

On savait que les guerriers d’Ana’a dominaient les Tuamotu dans les années 1815-1825, mais on ignorait le système de taxe imposé par l’ari’i rahi d’Ana’a, Arii Paea.

On ignorait de quelle façon les modes de vie européens avaient pénétré ces terres basses à l’aube du 19e siècle. Et l’on apprend par Cuming que l’usage du tabac s’est généralisé, des plus jeunes aux plus vieux Pa’umotu ; que le christianisme a pénétré des atolls sans même qu’un missionnaire européen y mette un pied. Que l’hostilité des insulaires sur certains atolls et la violence en général, pour ne pas dire la piraterie, est encore omniprésente et encouragée par les chefs. Que le commerce s’organise, dès les années 1820, avec la présence de comptoirs de ravitaillement sur certains atolls, tenus parfois par des Européens et que Tahiti intervient de plus en plus dans cette organisation.

La liste est longue de ce que le manuscrit de Cuming a apporté à la connaissance des premières années de commerce perlier.

Hugh Cuming a été reconnu, dans les années suivant sa mort, par le surnom de “Prince of collectors”. A sa mort en effet, le 10 août 1865, le Musée d’histoire naturelle de Londres acquiert, pour 6000 £, plus de 82 000 spécimens récoltés durant sa vie.

Il eut ses détracteurs : certains ont considéré qu’il confondait commerce, vente aux enchères et bourses d’échange avec approche scientifique. Cependant, il fut consulté par les grands esprits de son temps, Darwin notamment, et sa connaissance des coquillages, mollusques et plantes du Pacifique fut certaine. Avoir identifié les caractéristiques de l’huître perlière de nos lagons est une preuve de l’esprit curieux qui animait ce conchyliologiste.

Pour cela et pour le témoignage qu’il a laissé sur les Tuamotu et la plonge aux nacres à la fin des années 1820, sa contribution est précieuse.

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