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La plonge à Hikueru

Anonyme

5 octobre 23 – Hier, à bord d’une de ces petites chaloupes à moteur qui, moyennant deux paires de nacres par plongeur, opèrent, matin et soir, le remorquage des pirogues, j’ai pu me rendre compte du prodigieux tour de force qu’est la pêche des huîtres perlières aux Tuamotu, prodigieux déjà par l’habileté et la dépense d’énergie qu’il exige, d’un prodigieux superlatif, si peu que l’on tienne compte du danger couru.

Tout le jour, disséminées à la surface d’un bleu noir et opaque (on plonge maintenant aux plus grandes profondeurs du lagon par 20 et 30 brasses de fond), plusieurs centaines de pirogues sont mouillées, dans lesquelles se tiennent souvent deux personnes, le plongeur et son aide, parfois des hommes seuls qui font eux-mêmes toute la besogne. A la suite de tant d’explorations sous-marines (un certain repérage, d’autre part, étant possible sur les touffes de cocotiers qui garnissent l’atoll concentrique), les fonds nacriers particulièrement riches semblent être suffisamment localisés. Alors que, moi, je n’ai sous les yeux qu’une vaste nappe d’eau uniforme, nos Pomotu ne se détachent de la chaloupe qui les traîne (vingt-cinq pirogues à la queue leu leu, tel un bizarre, flexible vertébré, font un pittoresque cortège) que parvenus sur des emplacements préalablement sélectionnés par eux. Certains, qui veulent tâter d’un nouveau chantier, nous abandonnent seuls et demeurent à l’écart, à des centaine de mètres de tout voisin. La plupart restent groupés à vingt ou trente mètres d’intervalle : sans doute se disent-ils qu’au cas où ils ne remonteraient pas, mieux vaut n’être pas trop loin des autres. Insécurité un peu moins apparente, bien qu’en réalité…

Tous nos hommes lâchés et dispersés sur le secteur de plonge, la chaloupe revient stopper au milieu d’un groupe de pirogues.

Déjà les plongeurs sont à l’ouvrage : les trois petites coques auprès de moi sont vides. Sensation inusuelle, un peu gênante, mais quelques secondes à peine se passent et les propriétaires émergent. Une ombre trouble tout à coup l’eau profonde, puis, engainée dans l’épais saphir translucide, se précise en unu forme mouvante, dont, peu à peu, les contours et la teinte cuivrée m’apparaissent, se rapprochant et de plus en plus nets, comme à travers une lorgnette enfin mise au point. Une tête sort. L’homme respire, sans du tout paraître essoufflé, il se hisse sur sa pirogue, s’assoit de côté, les jambes pendantes, les pieds dans l’eau. Il reste quelques minutes tranquille, le corps détendu – une belle figure athlétique de bronze luisant, sous le soleil – puis se prépare à plonger de nouveau.

Cette préparation à la plongée est réellement un spectacle frappant pour le nouveau venu. Correspond-elle à une nécessité physiologique, à des rites transmis héréditairement? Est-elle le meilleur procédé empiriquement mis au point d’entraînement aux immersions prolongées ? A tout moment, sur les lieux de pêche, on entend les plongeurs remontés hêler longuement à la cantonnade : de grands cris un peu funèbres qui se croisent sans se répondre, comme des hululements d’oiseaux marins, comme des plaintes de blessés. Au lieu d’appeler, certains, pour se remettre en forme, sifflent sans moduler, en de longues expirations qui doivent leur vider le sac pulmonaire de tout ce qui n’est pas air neuf.

Après avoir un certain temps, clamé droit devant lui, mon voisin se met à haleter rythmiquement, la tête penchée en avant, la poitrine creusée. Bientôt, il se laisse glisser le long du bord, respire encore un peu, sans l’effort d’aspiration que je prévoyais, sa main lâche la pirogue et le voici qui s’enfonce, accroché à un filin qu’entraîne rapidement, vers le fond sableux où reposent les belles coquilles, un gros poids de plomb. La corde se dévide interminablement dans le bateau abandonné, Une minute durant laquelle j’essaie en vain de percer du regard la masse d’eau formidable – plus de 30 mètres d’épaisseur à cet endroit-là –qui me sépare du plongeur.

Je ne distingue naturellement rien, mais j’ai vu ces temps derniers, plonger à quelques brasses de profondeur et, sur une terre comparativement plus éloignée de moi, plus inaccessible que ne le seraient d’une rive tahitienne les cimes de l’intérieur, se mouvoir un homme aux mouvements d’une aisance, d’une lenteur étranges.

Celui-ci, je le vois « with the mind’s eye », cueillir les nacres et les placer dans la large poche de mailles plombées qu’il ne remontera que comble. D’une main gantée de toile, il arrache les pintadines bayantes et qui se referment au contact avec une telle force qu’elles broieraient un doigt qui se ferait prendre. Il se déplace aussi peu que possible, d’abord parce qu’il est dangereux de s’éloigner de la corde de montée, mais aussi parce que la plus grande économie de mouvement s’impose : la pression est telle, en effet, qu’un effort, même minime, peut provoquer la rupture d’un rouage dans le débile organisme humain soumis à cette épreuve extraordinaire ; déjà, aux efforts si légers d’un corps qui semble impondérable, succède habituellement une fois remonté là-haut, un affaiblissement général, et la moindre exagération peut alors se payer cher.

Au bout d’une minute et demie environ, l’homme reparaît et le processus de la préparation recommence sans guère varier. De temps à autre, il se repose un peu plus longtemps, relevant

sur son front les lunettes à la creuse armature de cuivre bordée de caoutchouc, qui lui tiennent, sous l’eau, les yeux au sec. Souvent, au contraire, il ne remonte même pas à bord de la pirogue

et se suspend à l’avant pour souffler.

L’habileté des plongeurs est, bien entendu, variable, ainsi qu’il sied chez des hommes au métier exceptionnel. J’en connais qui ramènent chacun, les jours où ils plongent, plus de 200 kilos de nacres; d’autres n’en déchargent, le soir, sur la plage, qu’une centaine de kilos, et ceux-là doivent être considérés comme de bons plongeurs; le plus grand nombre, après les premières semaines de cueillette aisée, aux abords du lagon ou sur les gros pâtés de coraux à fleur d’eau, n’atteignent pas 50 kilos dans leur journée. Il y a lieu de croire que la pratique la plus efficace pour pêcher de grandes quantités de nacres, est celle suivie par la plupart des plongeurs en renom : des plongées brèves mais fréquentes; guère plus d’une minute sous l’eau, mais à peine quelques minutes à la surface. Au lieu que ceux qui demeurent deux et trois minutes au fond, s’ils ramassent plus de nacres à chaque plongée, par contre, sont obligés de passer beaucoup plus de temps en haut à recouvrer leurs forces; finalement le résultat n’est pas en faveur de leur méthode. Et sans compter qu’ils risquent plus d’y rester.

Il ne se passe guère de semaine, en effet, qu’un jeune, encore inexpérimenté, ou qu’un homme mûr présumant trop de ses forces déjà déclinantes, ne revienne à la surface, le sang lui sortant du nez et des oreilles, son dernier souffle entre les dents. On l’en tire généralement, mais le voilà guéri de la plonge pour quelque temps. Il arrive aussi qu’on ne l’en tire pas. Quelquefois, il y en a un qui reste au fond : si c’est un isolé il se peut qu’on s’en aperçoive seulement à la fin du jour, quand la chaloupe vient rechercher ses clients du matin. Mais, en général, un plongeur qui ne remonte pas dans un temps normal, son aide ou quelque fille oisive, dans une pirogue, non loin, après avoir guetté avec un effroi grandissant, se résout à donner l’alarme.

La nouvelle se propage comme une traînée de poudre. C’en est fini pour aujourd’hui de la plonge. Personne ne se risque plus à descendre, si ce n’est un petit nombre de courageux «fetii », amis du manquant, qui vont à sa recherche. Bientôt l’un reparaît : au bout de sa corde est amarré le corps du compagnon qu’il a trouvé gisant sur le sable sous-marin près d’une nacre, subitement électrocuté par la pression ou paralysé par l’oxydation de son organisme. Quelques soins – massages et mouvements respiratoires parfaitement appropriés, mais vains.

Les lamentations s’élèvent dans le beau jour impassible. On quitte les lieux de plonge et, du village, la population de femmes, d’enfants et d’inaptes voit revenir, à cette heure insolite, les chaloupes et leur longue queue de pirogues, dont l’une, entre toutes, porte au bout d’un harpon tenu verticalement et tel un pavillon en berne, un « pareu ». Sur la rive, ils savent ce que cela veut dire : il y a un mort, un noyé….. Mais qui? ….. Toutes les pirogues sont identiques et, jusqu’à proximité, comment distinguer le mari, le fils, le parent sauf ? Le tumulte croit – gémissements, cris, discours délirants, courses paniques – jusqu’à ce que, du plus loin qu’on puisse entendre, un nom soit jeté à la foule massée sur la grève.

Une seule famille maintenant est en deuil et hurle sa peine, mais la consternation est générale et la peur aussi chez ces hommes-enfants qui, ne raisonnant ni leur courage ni leur crainte, peuvent être d’une témérité extrême et d’une égale pusillanimité. Des jours, toute une semaine quelquefois, se passent avant que le tran-tran ne reprenne. Un matin, les sirènes des convoyeurs redonnent le signal. Il y a quelque temps que le camarade est mort et enterré, on a eu le temps de bien boire, l’occasion de chanter et de danser par là-dessus. L’homme se lève, prend son filet à nacres et se dirige vers la plage où l’attend sa pirogue. La plonge recommence – jusqu’au suivant…

17 octobre. – Dans l’après-midi incandescente (le soleil croule et gagne du terrain ainsi que des coulées de lave en fusion), un coup de vent. Verte mer végétale encerclant une mer liquide, les palmes et les vagues renaissent à la fois. A vue d’œil, l’horizon se bouche, le ciel se remplit de suie. La première goutte tombe, puis deux, trois, quatre, puis d’innombrables. Averse d’un moment, rageuse, telle une cinglée de verges et le soleil reflambe tout.

Sur un fond violâtre, au loin, parmi les flocons de l’écume, je distingue les pirogues qui se meuvent vers nous, un pareu gonflé en guise de voile. Bientôt les coques blanches se silhouettent, dansantes, au ras des flots, et aussi leurs occupants. Dans la zone d’un émeraude scintillant qui succède à l’arrière-plan noir glacé du lagon, une robe claire, ici et là, fait une tache caressante.

Des petites maisons de palmes mordorées aux toits chevelus, les femmes sortent et vont sur le sable à la rencontre des esquifs qui se rapprochent, chassés par la risée, tels des mouches d’eau. Une jeune fille passe, grattant machinalement sa guitare; une matrone, son dernier-né lui chevauchant la hanche, Teoroi, ma voisine parée à miracle d’un sarrau vieux rose, les cheveux relevés en un casque à la belle courbure, au haut cimier, marche onduleuse,

les seins pointant et chaque pas découvrant l’attache délicate du jarret, à l’envers des beaux genoux ronds. Enfin, voici les hommes qui s’en reviennent avec leur pêche : ils marchent

conjugués, le plongeur et son aide, portant deux à deux un bâton, auquel est suspendu un large filet rond, rempli de nacres, leur récolte du jour. Ces nacres ont été ouvertes, visitées et vidées durant le trajet du retour, et plus d’un, qui n’a l’air de rien en ce moment, porte à la taille, dissimulée dans un noeud de son pareu, une menue trouvaille qui, tout à l’heure, provoquera l’effervescence de toute la gent perlière d’Hikueru. On verra, pour un rendez-vous d’autant plus impérieux qu’il n’est jamais concerté, surgir les acheteurs parisiens ou chinois, leurs espions courir à droite et à gauche, s’approcher pour de mystérieux colloques leurs «  fetii » (leurs alliés) et bientôt éclatera la nouvelle : « La vieille Mihi a trouvé une perle de 20 carats, blanche, ronde, un vrai petit soleil », ou bien « Z… a soufflé, à la barbe des confrères, une toupie grise qu’il a payée dans la pirogue même, oui, Monsieur, 5.000 piastres… »

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