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La nacre et les perles avant la Rencontre-1500-1800

Partie 1 – 1500-1800

La nacre et les perles avant la Rencontre

Moins de quarante années après la découverte des côtes atlantiques du continent américain par Christophe Colomb, le Pacifique sud puis les terres polynésiennes s’ouvrirent aux premiers Européens. Dès le 24 janvier 1521, en effet, Puka Puka (Tuamotu orientales) fut approchée par Magellan. Dès lors, les navires des différents royaumes européens ne cessèrent plus de sillonner Moana, le grand océan Pacifique. Dans les journaux de bord et les récits d’exploration, l’émerveillement lié à la découverte de ces îles inattendues fut perceptible mais, l’explorateur ne perdant pas le nord, cet étonnement céda bientôt sa place à une fièvre certaine pour une ressource exceptionnelle : une nacre d’une rare qualité et sa perle.

Après Magellan qui ne fit que « passer » et avant le fameux « Temps du contact », années de l’arrivée à Tahiti de l’Anglais Samuel Wallis en 1767, du Français Louis-Antoine de Bougainville en 1768 puis de l’Anglais James Cook à partir de 1769, plusieurs expéditions « découvrirent » et explorèrent les îles de la future Polynésie française.

Ce fut tout d’abord Te Henua Enana, la Terre des Hommes, identifiée par l’Espagnol Alvaro Mendana de Neira qui les renomma Marquises, en l’honneur de l’épouse du vice-roi du Pérou. 

Le 3 février 1606, Pedro Fernandez de Quiros, navigateur portugais au service de l’Espagne aperçoit Marutea Sud, qu’il nomma San Telmo. Puis, le 10 février, il débarqua à Hao, qu’il « débaptisa » Conversion de San Pablo. Il fit aussitôt mention de la présence de nacres dans son Journal. Mieux, il repéra chez le chef de l’île, un homme « robuste, de grande taille, aux membres bien proportionnés, au visage et au teint agréables, qui semblait avoir cinquante ans, […] un médaillon de nacre au cou… ».

On lit bientôt, dans les récits des marins, la fascination qu’exerçaient sur eux les perles potentiellement enfermées dans ces huîtres perlières, autrement appelées pintadines, que l’on comptait par centaines de milliers dans les atolls.

Perle rare et nacre convoitée

Or, cette passion pour la quête des perles fines avait trouvé une nouvelle vigueur après la découverte de gisements étonnants sur les côtes de l’Amérique du sud. Mais la convoitise des Espagnols pour cette gemme fut telle que les bancs perliers furent pillés et tôt épuisés. L’Orient et la Chine ne suffisaient plus à approvisionner les marchés européens. Dans ce contexte, la découverte des huîtres perlières des Tuamotu fut une bénédiction.

Arrivés en 1616 dans les atolls de Puka Puka, Takaroa, Manihi alors déserte et Rangiroa, Jacob Le Maire et Willem Cornelisz Schouten prirent le temps de mentionner la présence de nacres. Un repérage minutieux, ils n’en font pas mystère : qui dit nacre dit perles potentielles. Tous ces capitaines de navires d’exploration recommandent à leurs hommes de « bien regarder ce que les insulaires portent comme bijoux, car ceci est la manière la plus simple et la plus rapide de s’assurer s’il existe de l’or, des pierres précieuses, ou des perles dans l’île. ».

En 1722, Friedrich Behrens, membre de l’expédition de Jacob Roggeveen, écrivit à propos de l’atoll de Takapoto : « Nous y trouvâmes aussi beaucoup de moules, de nacres, de perles et d’huîtres perlières, de sorte qu’il y a beaucoup d’apparence qu’on pourrait y établir une pêcherie de perles très avantageuse, d’autant que nous trouvâmes aussi des perles dans quelques huîtres que les habitants avaient arrachées des roches. »

La perle des Polynésiens

L’usage des perles et des nacres des huîtres perlières n’était pas ignoré des Polynésiens, bien au contraire. Cependant, quand on sait qu’ils n’en faisaient pas une pêche intensive et qu’il fallait, en moyenne, un petit millier d’huîtres perlières pour espérer trouver une perle fine, on comprend mieux pourquoi les perles étaient relativement rares. La nacre aussi avait son utilité. De belle taille, épaisse et de qualité, elle était exploitée afin d’orner des habits cérémoniels, notamment les « costumes de deuilleur ». Elle servait à fabriquer des outils tranchants et, bien sûr, des leurres et des hameçons pour la pêche. Enfin, en période de disette, on consommait un peu la chair de l’huître et abondamment le korori, son muscle adducteur, que l’on prélevait surtout chez de jeunes individus, où il était plus tendre. Or, chez les jeunes bivalves, la chance de trouver une perle ronde était moins grande que dans une pintadine large et âgée.

Jusqu’au début du 19e siècle, la nacre était aussi objet de troc lors des échanges inter-îles, ainsi que l’évoqua James Morrison, ancien second maître à bord du Bounty en 1790, au sujet des grandes expéditions des pirogues doubles. La perle fine elle-même pouvait servir de paiement ou de présent lors d’échanges diplomatiques, dans le triangle polynésien.

Nacres et perles faisaient donc bien partie du quotidien des Polynésiens. La nacre avait aussi son rôle rituel et liturgique, notamment parce qu’elle reflétait la lumière, éloignait les mauvais esprits, conservait les humains loin de l’outre-monte, le Po.

Si on ignore la valeur que pouvait prendre une perle ou une belle nacre lors des échanges commerciaux, on sait quel attachement les Polynésiens avaient pour leurs perles. C’est par les journaux des marins que l’Europe découvrit, au fil de leurs récits, dessins et croquis du bout du monde, la manière dont les Polynésiens s’en paraient.

Parure d’oreille

Si Wallis n’en fait pas mention, le récit de Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, regorge de références. Le 15 avril 1768, au moment de son départ de Tahiti, le chef du district de Hitia’a, Oreti, prie Bougainville d’embarquer Ahutoru (Aotourou dans le texte original). « Aotourou m’a parlé de plusieurs îles, les unes confédérées de Tahiti, les autres toujours en guerre avec elle. […] L’île de Pare (Huahine), fort abondante en perles, est tantôt son alliée, tantôt son ennemie. ». L’on y apprend surtout comment les perles étaient portées. Ainsi Bougainville raconte-t-il, à propos d’Ahutoru : « Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire qui venait avec nous fût embrasser. Il lui donna trois perles qu’il avait à ses oreilles… » ; poursuivant, dans son journal : « Je ne connais ici qu’un seul article de commerce riche ; ce sont de très belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour chez eux. […] Un usage de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. »

James Cook, dès son premier voyage en 1769, confirme cette mode. Il rapporta ces quelques notes sur les habitudes vestimentaires, liturgiques, ou de parures rencontrées. Outre, bien sûr, les plastrons en pandanus, couverts de petits rectangles de nacre très minutieux, soigneusement équipés de dents de requin, plumes d’oiseau et fourrure de chien, il nota : « ils portent des parures aux oreilles, à une seule oreille d’ailleurs [sans préciser laquelle], faites de nacre, de baies, de pierres, de pois rouges ou de petites perles liées ensemble par trois. Mais nos verroteries, nos boutons, vont tôt les remplacer. »

Des perles mal percées

Les Espagnols avaient fait montre de convoitise sur les côtes américaines. Maximo Rodriguez, marin interprète des deux missionnaires catholiques espagnols installés à Tautira dans les années 1774-1775, ne trahit pas leur réputation. Il passe en effet son temps à parcourir les districts, assurant les missions pour lesquelles il est certes employé par les pères, mais il en profite pour chercher l’objet de son désir : les perles. Ainsi, le 7 avril 1775, il raconte : « J’allai à l’endroit où résidait l’ari’i Potatau (Pohuetea), du district de Atejuru (Puna’auia), dont la belle-sœur Puratijara (Purutifara), […] avait une perle, et elle en possédait trois, grosses comme des amandes, belles en tout point de vue, selon leurs dires. »

Dès cette époque, on sait juger de la qualité de cette gemme. Rodriguez encore décrit ainsi d’autres perles dont deux Espagnols lui avaient parlé : « […] les deux plus grosses ont la taille d’une amande. Elles sont défectueuses, l’une est creuse, quoique ayant un bel orient, et l’autre est un peu déformée et sa base est un peu inégale, son orient n’étant pas très beau ; mais le seul défaut de celles qui sont de la grosseur d’un pois chiche c’est d’être grossièrement percées. »

En effet, les Polynésiens n’avaient pas alors d’outils assez fins, ni assez durs pour percer les perles de façon esthétique et efficace. Mais Parkinson, qui ramena surtout des gravures sur lesquelles les femmes tahitiennes des Îles-sous-le-Vent sont représentées, insiste à plusieurs reprises sur la manière dont les perles, liées par trois avec un tressage des cheveux, ornent aussi bien les oreilles des femmes que des hommes : «  Elles portent toutes des fleurs ou des perles dans un trou percé dans le lobe de l’oreille… ». Cela permettait d’éviter le perçage malheureux, et conservait à la perle toute sa valeur.

Et leur réputation couvrit les océans…

Si on n’apprend rien d’essentiel concernant la nacre par le britannique William Bligh, commandant du Bounty, en revanche, le témoignage de James Morrison, second maître à bord et l’un des mutins repentis, est d’une vraie qualité. Il confirme les descriptions de Parkinson et Rodriguez : « Lors du Heiva, la robe des femmes, pendant les danses, est élégante, et leur visage, entouré d’un turban en tissu de fibres végétales où de longs cheveux tressés et aplatis sont tissés de fleurs, de dents de requin et de perles… […] Les deux sexes font percer leurs oreilles dans lesquelles ils portent des fleurs ou accrochent leurs perles auxquelles ils accordent beaucoup de valeur. Dans une bande distante de deux ou trois pouces de l’oreille, en général, ils en accrochent trois. »

Des perles rares et belles, une nacre iridescente et épaisse, des Européens fascinés par cette gemme au point d’user de tous les stratagèmes pour les acquérir… Il n’en fallait pas plus pour que la réputation de ces îles du Pacifique sud enfle. Le missionnaire William Ellis écrivait, en 1820, à propos des îles basses des Tuamotu : « Ces îles avaient reçu des noms différents : certains les avaient appelées le Labyrinthe, les Îles de la Désolation… D’autres, les Îles de Perles, à cause des perles que l’on y trouvait ». Une exploitation intensive des huîtres perlières par les Européens et les Américains allait, dès les premières années du 19e siècle, être mise en place.

L’histoire mondiale de la nacre et des perles de Tahiti pouvait s’écrire.

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