Sélectionner une page

Sauver l’huître perlière de l’extinction

1880-1970

Quand le négociant, armateur et ethnographe Jacques-Antoine Moerenhout a monté ses pêcheries (1827), les Paumotu n’avaient qu’à se mettre à l’eau pour ramasser les coquilles, dans un mètre de profondeur. Les hommes ramassaient quelques centaines de kilos d’huîtres par jour. Encore en 1920 à Hikueru, même les vieillards, les femmes et les enfants ramassaient environ 100 kilos de nacre par jour et par individu sur les bords du lagon. Mais la cupidité des trafiquants épuise ces bancs perliers millénaires et il faudra bientôt aller de plus en plus profond.

En 1903, 1905 et 1906, une série de terribles cyclones ravagent les Tuamotu. Les atolls sont dévastés. Des centaines d’habitants trouvent la mort. Les gisements perliers sont ravagés, mais le renouvellement des eaux des lagons, et la multitude d’arbres tombés servent de collecteurs pour les larves d’huîtres, et les gisements sont plus abondants dès 1910.

En 1880, un rapport du gouvernement français estime que 15 000 tonnes de nacres ont été recueillies depuis 1830. Au début du 20e siècle, on signale que, chaque saison, 700 tonnes de nacre en moyenne sont pêchées dans les Tuamotu et que 4000 personnes (pêcheurs, artisans, marins…) dépendent de cette industrie. Plus de 1000 tonnes sont exportées en 1919. Un record renouvelé en 1924. Malgré tout, l’épuisement des stocks semble inéluctable. Sauvera-t-on la pintadine, ou courre-t-on à son extinction ? Il faut légiférer. Les règles d’exploitation des gisements, même tardives, par leur sévérité de plus en plus accrue, ont tout simplement sauvé la pintadine de l’extinction.

Entre surexploitation et législation

Alors que l’exploitation industrielle des pintadines pour leur nacre n’avait pas 10 ans, Moerenhout, dès 1830, s’inquiète pour les Mangaréviens : « Ils possèdent toujours les noix de coco et le poisson, et avant que leurs bancs d’huîtres ne fussent détruits ils avaient un moyen de subsistance aussi sûr que facile à trouver, mais aujourd’hui ce coquillage est devenu plus rare dans leur parage ou ne s’y trouve plus qu’à de grandes profondeurs. Ils devront nécessairement se livrer davantage à la culture des terres sous peine d’éprouver de sérieuses disettes ».

En 1863, le lieutenant de vaisseau français Edmond de Bovis (1818-1870) souligne la nécessité d’établir des régulations pour la pêche. Dès 1868, le lagon d’Anna est fermé à la plonge pendant 5 ans : ses gisements sont considérés comme épuisés. Ce constat est aussi celui du capitaine Guillaume Gardarein-Freytet, en 1871 à propos de la surexploitation des gisements de pintadines dans les îles Gambier : « L’imagination de quelques hommes ignorants, excités par la pensée de ces matières précieuses, leur a présenté le commerce qu’on en fait comme devant produire des richesses fabuleuses. Pour ces pauvres cerveaux, les Îles Tuamotu et Gambier qui produisent l’huître précieuse, sont des mines inépuisables que l’on peut exploiter à outrance. La réalité n’est pas telle.

Les Îles Mangareva qui fournissent le cinquième environ de ce commerce peuvent produire 75 ou 80 tonneaux de bonnes nacres marchandes chaque année, et si l’on ne veut pas tarir promptement cette branche de richesse, il ne faut pas en pêcher une plus grande quantité. Durant les années 1856 et 1857, [où la quantité de nacres pêchées et vendues fut de 375 tonneaux, c’est-à-dire 5 fois plus qu’il n’est raisonnable d’en récolter] la pêche dans ces îles a produit une quantité de nacres bien plus considérable que celle marquée ci-dessus mais, dans les années suivantes, l’appauvrissement des bancs d’huîtres s’est fait remarquer à un point tel, qu’en l’année 1862 il fut nécessaire de prohiber la pêche ».

Il faut attendre 1874 pour qu’un premier arrêté tentant de réglementer la pêche et d’empêcher la surexploitation, en imposant des conditions de taille et de poids pour les nacres récoltées, soit pris. Mais cela ne suffit pas. Les plongeurs nomades écument, pour le compte des commerçants, tous les gisements connus. En 1880, des signes d’épuisement alarmant des bancs perliers se font sentir. En 1883, le ministre français de la Marine et des colonies demande donc une recherche sur la condition des bancs et la façon de les améliorer. C’est le naturaliste Germain Bouchon-Brandely (1847-1893) qui en est chargé. Son travail sera remarquable. Dès 1885, dans son rapport, il préconise une stricte réglementation de la saison de pêche des nacres et perles.

Les dangers de la surenchère

L’administration est sensible au rapport de Bouchon-Brandely. Ainsi, le 24 janvier 1885, un décret interdit-il le ramassage des huîtres de moins de 7 cm de diamètre ou d’un poids inférieur à 200 g pour chaque valve. Mais les jeux d’influence et une conversation de salon à Papeete, peuvent annuler ces mesures si importantes. C’est le cas en 1890 où la restriction de pêche liée au décret de 1885 est levée. Pourtant en 1900, le constat est clair : 30 lagons sur 47 abritant des gisements nacriers sont encore très producteurs mais, sans mesure adéquate, l’épuisement à terme est programmé. Avec les recherches menées aux Gambier par un autre naturaliste, Léon-Gaston Seurat, naturaliste du Muséum d’histoire naturelle qui créa à Rikitea un laboratoire de recherches zoologiques entre 1902 et 1906, des tailles minimales de ramassage et des réserves temporaires ou fixes sont à nouveau établies. Selon les îles, la taille légale de pêche varie alors de 8 à 13 cm. Une période de repos est aussi arrêtée, du 1er octobre au 1er février, mois qui correspondent à la période de reproduction et de ponte. Enfin, chaque lagon ou partie de lagon, dès 1904, est livré à la pêche tous les trois ans, et la campagne de pêche ne peut y durer que 4 mois.

Les travaux de Bouchon-Brandely et de Seurat permettent d’éviter que la surexploitation ne soit irréversible. Ainsi les Tuamotu est-elle la seule région du monde où l’activité de la pêche des nacres et perles n’a jamais été interrompue. Ces mesures permettent à l’activité des pêcheries de se maintenir, bon an mal an, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Mais l’équilibre reste fragile.

Les dernières années de la nacre

A partir de 1945, la production de nacres est concentrée sur 5 lagons des Tuamotu : Hikueru, Takume, Marutea-sud, Takapoto, Takaroa, ainsi qu’aux Gambier. Néanmoins, même ces gisements formidables s’épuisent. Les mesures restrictives prises en 1904 n’ont pas suffi. Le gouverneur des Etablissements français d’Océanie demande alors au biologiste Gilbert Ranson d’étudier l’huître perlière en vue d’établir une nouvelle réglementation des pêcheries. Ce dernier constate que « 35 lagons anciennement prospères ont une production nulle ou insignifiante ; 8 ont encore une production appréciable, et 6 seulement sont assez riches. […] L’évolution des lagons résulte de l’activité désordonnée des hommes qui les ont exploités et de l’action conjuguée de phénomènes naturels. Il faut mettre un terme à la première et résoudre les difficultés qui proviennent de la seconde ».

Il suggère de développer des conditions favorables à la reproduction des huîtres, notamment en ne pêchant que d’avril à juillet dans les Tuamotu (du 1er janvier au 30 avril dans les Gambier, et dans toutes les îles au sud de 20°S, en raison de la fraîcheur de l’eau). Il souhaite que l’on crée des zones de réserve dans chaque lagon, avec 100 000 à 500 000 huîtres adultes afin d’assurer leur reproduction : une sorte de stock reproductif, qu’il établit à Hikueru et à Takume, afin de montrer comment elle doit être réalisée. Enfin, il encourage l’élevage et les recherches afin de réaliser, là où c’était encore possible, les captages de naissains. Avec ces mesures, il s’inscrit dans la lignée d’une poignée d’hommes qui, dès la fin du 19e siècle, ont pris conscience de la fragilité des huîtres perlières et de la nécessité de les aider à survivre.

Elevage et recherches

Après une soixantaine d’années d’exploitation à outrance, certains Européens prennent enfin conscience que ces « gisements de nacres » ne sont pas éternels, et que l’huître nacrière, animal vivant, a besoin d’un coup de main pour produire plus de larves. Dès 1873, le lieutenant de vaisseau Mariot, administrateur des Tuamotu, réalise les premiers captages des huîtres dans leur stade larvaire terminal (pédivéligères) à Arutua, lagon réputé pour ses gisements. En juillet 1885, Simon Grand (1837-1901), ostréiculteur à Arcachon, arrive en Polynésie à la demande du Gouvernement des EFO, afin d’étudier le repeuplement ostréicole des lagons. Il débute ses recherches dans la rade de Papeete, puis à Rikitea, en 1887, en tant qu’agent spécial du gouvernement. Avant de repartir en 1892, il écrit ce qui allait marquer les opérations de collectage des naissains pour un siècle : « le collecteur le plus commode à se procurer dans les îles [des Tuamotu], c’est la branche de Miki Miki ». En 1897, un négociant de Marutea sud, le capitaine Wilmot, se livre à une autre expérience : il tend entre deux rochers un filet à grosses mailles, en corde de fibres de cocotier. Succès ! Au bout de 8 mois, de jeunes nacres se sont accrochées dans les mailles. Au bout de 14 mois, elles ont 10 cm de diamètre, puis… Puis le filet fut volé…

Les naissains, la nouvelle richesse

Au début du 20e siècle, les chercheurs ont compris que la nouvelle richesse, avant les perles, avant les nacres de 20 cm, seraient les naissains, ces larves par millions appelées à grandir. A Apataki, François Hervé, administrateur des Tuamotu (1916 – 1935), entreprend avec succès leur culture. Il abandonna, quelques années plus tard car son projet ne sembla intéresser personne.

Dès 1931 pourtant, Robert Pomel (un temps propriétaire de l’atoll d’Anuanuraro), après les expériences réussies de greffe d’huîtres perlières par Kokishi Mikimoto au Japon, promet aux lagons une aventure bien différente que celle de l’exploitation des pintadines pour leur nacre : la perliculture. Si toutefois les gisements d’huîtres perlières sont protégés : « il serait souhaitable, afin que les expériences soient multipliées sous l’effet d’impulsions diverses, qu’il n’y eut pas accaparement [des lagons producteurs de pintadines]. D’autant plus que cet accaparement peut être envisagé dans un but tout autre que celui prétexté, de la culture des perles, si on songe que les seuls lagons propres à cet effet, sont précisément ceux où la pêche des huîtres perlières est la plus intense… ».

En 1953, notamment à Takapoto, les larves sont récoltées. Gilbert Ranson, du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), va durant 7 mois tenter des captages dans le lagon d’Hikueru. Il collecte essentiellement les petites huîtres Pinctada Maculata (pipi), et revient persuadé que seule la création de réserves naturelles permettra de préserver les populations de Pinctada Margaritifera var. cumingi, auxquelles il faudra développer l’action de collectage des larves.

C’est pourquoi, dès 1955, des réserves surveillées sont créées dans tous les lagons reproducteurs de Polynésie. Dès 1957, le Service de la Pêche, rattaché au Ministère de l’agriculture, entreprend d’appliquer la réglementation définie selon les recommandations de Ranson, tandis que Jean-Marie Domard préconise que les pêcheurs réimmergent, dans des endroits choisis et protégés, les nacres de taille insuffisante, pour favoriser la reproduction. La partie semble gagnée. En 1959, il est arrêté que chaque lagon ou partie de lagon est désormais livré à la pêche tous les quatre ans. Enfin, la construction de l’aéroport de Tahiti-Faa’a, au début des années 60, puis le Centre d’Expérimentation de Polynésie pour les essais nucléaires, détournent une partie de la population de la plonge traditionnelle. 10 tonnes seulement sont produites en 1960. Cela coïncide avec le triomphe du polyester, très bon marché, sur la nacre. En quelques mois, notamment dans la boutonnerie, elle perd son importance.

Cette succession d’événements va providentiellement permettre à la Pinctada Margaritifera var. cumingi de respirer, quelques mois avant le début de l’aventure de la greffe. Car si l’espèce semblait sauvée, on continuait de s’y intéresser, notamment en raison d’une nouvelle raison d’être de la pintadine : ainsi, que l’écrivait Robert Pomel dès 1931dans un Bulletin de la Société des Océanistes : « Roses, blanches ou à reflets noirs, du Golfe persique, des Tuamotu ou des mers de Chine, les perles sont formées suivant le même processus physiologique. […] Ce processus de formation, d’apparence très simple, mais complexe comme tout phénomène physiologique, est donc déclenché par une cause accidentelle, due au hasard, un parasite pénétrant dans l’huître. Il apparaît alors que ce déclenchement peut être volontairement provoqué et obtenu en introduisant un corps étranger sous le manteau du mollusque producteur. C’est ce qu’a pensé un biologiste japonais, qui a obtenu, après vingt années de recherches, une perle absolument identique à la perle fine en introduisant dans les tissus du mollusque, un noyau de nacre entouré d’une parcelle du manteau de l’huître. Cette parcelle de l’épithélium remplit les mêmes fonctions que celle enrobant le parasite, dans la formation de la perle accidentelle. Les sécrétions se font à l’intérieur de ce sac perlier, en déposant autour du noyau, des couches de même matière que celle constituant la perle fine. […] Mikimoto est actuellement le seul producteur à fournir le marché mondial en perles de culture, et ses centres d’élevages sont installés au Japon, sur l’emplacement même d’anciennes pêcheries aménagées à cet effet. […] Il est maintenant fort probable que ce monopole ne saurait durer ; des biologistes français se sont attelés à un travail de recherches actuellement très avancées, et des réalisations vont prendre corps dans cette Colonie même, où certains lagons des Tuamotu constituent de merveilleux parcs naturels ».

En 1961, dans le magnifique petit lagon d’Hikueru, grâce à Jean-Marie Domard et son équipe, ce présage heureux allait enfin voir le jour.

Partager cet article :