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La perle de culture de Tahiti, 1961 à nos jours

Partie 3 : de 1961 à nos jours

La perle et la Polynésie semblent indissociables, à tel point que l’on pourrait croire qu’elles ont toujours été liées. C’est vrai pour la perle fine, qui était, déjà au 17e siècle, objet de louanges de la part des premiers explorateurs européens. Mais la perle de culture, elle, fête tout juste ses 50 premières années. Laissez nous vous conter l’épopée de la perle de Tahiti, une gemme précieuse bien avant que les navires européens ne sillonnent les eaux du Pacifique sud.

Durant des siècles, voire des millénaires, les théories les plus farfelues ont circulé sur les perles : gouttes de rosée, larme divine, création de la foudre… Dès le 1er siècle de notre ère, les Chinois savaient produire, en insérant des objets sculptés sous le manteau de mollusques d’eau douce, des figurines nacrées. Pourtant, au 16e siècle, on pense encore en Europe que ce sont les œufs les plus nobles d’une huître qui deviennent des perles… Il faut attendre 1710 pour que le naturaliste Ferchault de Réaumur conclue que « les perles sont des morceaux de nacre que l’animal forme peu à peu en sécrétant des couches concentriques autour d’un corps étranger lorsqu’il en subit l’irritation ».

Les premières greffes

Restait à comprendre comment et où ces perles étaient formées naturellement, afin d’en imiter le procédé. Dans les années 1880, en Australie avec William Saville-Kent, en Polynésie avec Germain Bouchon-Brandely et au Japon avec Kokichi Mikimoto, des essais de perliculture et de production de demi-perles (mabés) sont menés. Mais c’est au Japon, avec Kokishi Mikimoto d’un côté, Tatsuhei Misé et Tokichi Nishikawa de l’autre, que sont produites les premières perles sphériques de culture. Dès 1920, les perles du Japon inondèrent le monde.

En 1961, un homme releva le défi de réaliser les premières greffes d’huîtres perlières à lèvres noires en vue d’obtenir les premières perles de culture de Polynésie.

Le pari de Jean-Marie Domard

Jean-Marie Domard, jeune vétérinaire, engagé en 1956 par le Gouvernement de Polynésie, devait assurer, comme ses illustres prédécesseurs Léon-Gaston Seurat ou Gilbert Ranson, la mission de repeupler et protéger des gisements nacriers de Polynésie. Jusqu’en 1961, il se consacra à créer des élevages, à classer les lagons dans l’ordre d’importance des gisements, à tenter des transferts d’huîtres perlières dans des atolls où il n’y en avait pas…

Mais Domard avait aussi en tête « son » projet de perliculture : réaliser les premières greffes d’huîtres perlières à lèvres noires, ces pinctada margaritifera variété cuminigii, espèce unique à cette aire de Polynésie orientale. Il s’essaya par deux fois à la greffe, à Tahiti même, sans succès. Il tenta alors d’intéresser à son idée de perliculture les autorités françaises, sans plus de succès. Il se tourna alors vers des soutiens privés. Là, grâce au directeur de la banque de l’Indochine, Jacques Ansault, en contact avec Tokuichi Kuribayashi de la société Pearls Property limited, il put, après maints courriers, revirements et garanties, compter sur l’envoi d’un greffeur japonais travaillant dans une ferme perlière du groupe nippon, en Australie : Churoku Muroi.

Hikueru et Bora Bora

Jean-Marie Domard choisit l’atoll d’Hikueru parce qu’il était l’un des meilleurs en terme de production et de qualité de nacre, « de renommée mondiale ». C’est donc là, avec son équipe de fidèles, Pepe Mariterangi, « le colosse débonnaire », Maco Jourdain et Steve Ellacott, hommes à tout faire, John Doom, son bras droit qui lui apprit le reo ma’ohi et deux plongeurs extraordinaires, le Mangarévien Momo Mamatui et Théodore Mahotu, de Takapoto, qu’ils se rendirent, au début du mois d’août 1961, avec Churoku Muroi, sur l’atoll d’Hikueru. Ce dernier y greffa 1095 huîtres perlières : 268 pour obtenir des demi-perles, 827 pour obtenir des perles sphériques. Churoku Muroi revint en juillet 1962, à Bora Bora cette fois, où il greffa 2250 autres huîtres perlières.

Les prélèvements de surveillance puis la récolte générale des perles, en 1963 à Hikueru et 1965 à Bora Bora, furent plus que satisfaisants. Les couleurs des perles étaient inédites, et considérées comme exceptionnelles par les experts japonais. Mieux : deux experts de la maison Mikimoto certifièrent que la plus belle des perles de Bora Bora était « royale et digne d’être montée sertie de diamants. »

Lorsqu’il quitta Tahiti en août 1967, Jean-Marie Domard pouvait être fier. Il laissait au Service de la Pêche les 1028 premières perles de culture de Tahiti. L’aventure commerciale pouvait débuter.

Le temps des pionniers

Dès 1966, un journaliste de Tahiti, Koko Chaze, qui avait rencontré Jean-Marie Domard, s’allia avec Jacques et Aubert Rosenthal, deux des petits-fils du Roi de la perle, le Parisien Léonard Rosenthal. Ils fondèrent ainsi la première ferme perlière de Polynésie : la Société perlière de Manihi. Dès 1968, avec l’aide d’un biologiste australien travaillant pour le Service de la Pêche, William Reed, et après une première production de mabés, débutèrent les opérations pour obtenir des perles rondes, avec le greffeur japonais Kuoji Wada. Leur première récolte eut lieu en 1971 : 71 perles, d’une valeur de 1500 dollars. Dès l’année suivante, la première exportation, avec un peu plus de 1000 perles de Manihi, fut favorisée par une reconnaissance qui fit date : Robert Crowningshield, chercheur au Gemological Institute of America, reconnut alors que la couleur noire des perles de culture de Tahiti était bel et bien naturelle. En 1973, William Reed fonda sa propre ferme sur l’île de Mangareva (Gambier) : Tahiti Perles. Il la vendit, fin 1974, à un jeune Chinois de Tahiti, Robert Wan, surnommé, 40 ans plus tard, « l’Empereur de la perle de Tahiti » !

Le monde de la perle s’organise

Le Service de la Pêche, dirigé par Sixte Stein, , organisa dès 1968, avec le soutien de la société japonaise Asahi Optical, la formation des Paumotu (habitants des Tuamotu) au collectage des naissains, ainsi qu’à la production de mabés et bientôt à la création de fermes perlières. La première coopérative, Poe Rava, fut ainsi fondée à Takapoto, sous la direction de Faaha Teahi, en 1974.

A partir de 1976, les greffeurs de 12 coopératives et 5 fermes privées opéraient chaque année des dizaines de milliers d’huîtres perlières. Rien qu’en 1977, pas moins de 28 000 perles furent ainsi récoltées et exportées.

Les coopératives des Tuamotu-Gambier se regroupèrent, dès 1979, dans le GIE (groupement d’intérêt économique) Poe Rava Nui, qui organisa, à partir de 1981, les ventes aux enchères : un véritable succès, d’autant plus qu’aux Etats-Unis, le négociant en perles et bijoux Salvador Assael, présenté à Jean-Claude Brouillet – qui avait monté sa ferme perlière à Marutea Sud dès 1975 –créa le label « Tahitian black cultured Pearl ». Suite à leurs efforts conjoints, le marché de la perle noire de culture de Tahiti commença à se développer.

L’envolée

Dans les années 1980, alors que l’on prend conscience qu’il est nécessaire d’entretenir un stock naturel suffisant d’huîtres perlières pour que leur capital génétique soit transmis, on constate un épuisement des stocks de pintadines dans les lagons. Seul Takapoto semble se maintenir. Puis les jeunes structures perlières sont ravagées, en 1982-1983, par 10 cyclones. Cela conduira Jean-Claude Brouillet à vendre ses installations de Marutea sud à Robert Wan. Nombre de producteurs de coprah, sans plus de cocotiers, se tournent vers la perliculture : on compte bientôt 35 coopératives et 15 fermes perlières privées. Mais les ennuis continuent. Depuis la fin de l’année 1984, on constate une forte mortalité des nacres, notamment à Takapoto, où près de 4 millions d’huîtres perlières décèdent. Ces mortalités, surnommées depuis « Syndrome 85 », toujours inexpliquées, conduisent à la création de l’écloserie de Rangiroa, afin de mettre les fermes perlières à l’abri d’une rupture de pintadines à greffer. Cyclones et mortalités provoquent en 1986 une envolée du cours de la perle à plus de 9 500 francs le gramme. Les cyclones, en ravageant les îles, ont par ailleurs fourni aux fonds lagonaires des supports à naissains imprévus, tout en ayant renouvelé la qualité des eaux, si bien que l’on se retrouve avec une augmentation conséquente du nombre de greffes et de qualité des perles. En 1989, plus de 400 000 perles sont alors vendues.

Les années difficiles

En 1988, alors que le CIBJO reconnaît l’appellation commerciale « Perle de culture de Tahiti » est créé, à Rangiroa, le Centre des Métiers de la nacre et de la Perliculture, qui devra à l’avenir assurer la formation des futurs perliculteurs. En 1992, le Territoire fête l’exportation, pour la première fois, d’une tonne de perles. Le GIE Perles de Tahiti est créé l’année suivante pour assurer la promotion de la perle de culture de Tahiti partout dans le monde. Malheureusement, le contexte international devient moins favorable et l’effondrement des prix est partout constaté.

Les actions de communication, les tentatives pour réguler la production (11,3 tonnes de perle exportées en 2000) n’empêchent pas les cours de s’effriter chaque année un peu plus, malgré les ventes aux enchères de qualité mises en place par différents GIE aux USA, à Tahiti, ou encore celles de Robert Wan à Hong Kong. On voit des perles de Tahiti dans des points de vente de plus en plus diversifiés, ce qui reflète une perte de prestige. Pour contrer ce phénomène, un système de classement de la perle de Tahiti, A, B, C et D (de la plus parfaite des perles à la moins qualitative), est conçu en 2001, tandis que le Service de la perliculture est mis en place afin d’apporter au perliculteurs une assistance technique et scientifique.

L’avenir à écrire

Dans les années 2000, la perle de Tahiti a traversé une crise profonde, fortement liée au contexte international. Tous les acteurs de cette aventure des mers, des gouvernements locaux successifs en passant par les perliculteurs ou les négociants, en ont pris conscience et tentent, par divers moyens, d’y remédier, que ce soit par des projets scientifiques, tel « Huître perlière », qui doit aider à mieux connaître encore cette huître perlière unique, ou encore des projections, tel le rapport du GIE Poe Rava Nui, « Réenchanter la perliculture », paru en 2008 et qui a posé les bases d’une nouvelle approche de la perle de Tahiti, pour les dix années qui suivirent.

Ce produit exceptionnel vaut bien tous ces égards. 27 îles et atolls de Polynésie française, soit quelques centaines de concessions perlières, vivent par et pour la perle de culture de Tahiti, gemme unique qui a fêté les 50 ans de sa jeune histoire en 2011. Une extraordinaire histoire d’hommes et de lagons, un héritage à transmettre, que la Polynésie compte bien écrire de la plus belle des façons dans les années à venir.

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