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Institutionnaliser le commerce des nacres et des perles

1850-1950

Alors que les nacres de Polynésie ont envahi les marchés mondiaux, pour devenir des accessoires prisés en boutonnerie, marqueterie, les perles fines de Tahiti pénètrent peu à peu les cours royales européennes.

Le roi Louis Philippe 1er puis l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, les aiment tout particulièrement. Grâce à l’impératrice, les perles noires acquièrent en Europe leurs lettres de noblesse, au point qu’en 1880, un marché de la perle noire naturelle de Tahiti existe : elle est tellement rare qu’elle est d’emblée nommée la Reine des perles.

Un tel succès ne pouvait dès lors plus être laissé aux mains de commerçants indépendants, sans contrôle, taxe, ni surveillance. L’administration française va ainsi, dès les années 1860, intervenir pour contrôler ce commerce et la véritable institution qui en fait le succès : la plonge.

Les atolls des Tuamotu du centre-est, qui dépendent des Pomare, famille régnante de Tahiti, avaient été placés sous tutelle française dès le milieu du 19e siècle (avant 1848). Mais en ce qui concerne les atolls du nord-est, il fallut attendre 1935 et la création de la circonscription administrative des Tuamotu-Gambier pour mettre fin à un vide juridique : ces terres n’avaient jamais fait l’objet d’acte de prise de possession ou d’objet de protectorat de la part de quiconque. D’ailleurs, tutelle ou pas, ces terres éloignées de Tahiti intéressaient peu le pouvoir central. Les missionnaires, mormons autour d’Anaa, catholiques à l’est, protestants à l’ouest, avaient assuré un « minimum moral ». Et le terrain avait été laissé libre pour les commerces et les trafics en tout genre. Cela ne pouvait plus durer.

Du trafic à la plonge

De 1800 à 1860 environ, les lagons sont ratissés par les trafiquants, commerçants, explorateurs, aventuriers européens et américains, qui créent, à Londres notamment, via Sydney et Valparaiso, un marché de la nacre et de la perle de Tahiti. Hao, Mangareva, Hikueru, Takapoto, tous les atolls y passent. Profitant du vide exécutif, ils sont nombreux à s’adonner, dès le début du 19e siècle, à l’exploitation non raisonnée des gisements d’huîtres nacrières des lagons, tandis que les religieux tentent, dans un premier temps et par tous les moyens (Laval à Mangareva en est un exemple clair) de soustraire la population locale à leur influence. Les missionnaires présentent alors la culture du cocotier et celle du coprah comme salutaire, mais la nacre et la perle restent au cœur de la vie de ces îles lointaines et démunies. D’autant plus que les négociants conservent une large influence, au point que la nacre va bénéficier d’un développement que personne ne pouvait alors soupçonner : la plonge. En effet, dès les années 1860, il ne suffit plus de se baisser dans un mètre d’eau pour ramasser les pintadines. Il faut désormais plonger, à 5, 10, 15 mètres, bientôt 20, et plus profond encore. A ce jeu dangereux, les Paumotu deviennent les rois de cette pêche aux nacres. Tant et si bien que certains gisements sont rapidement au bord de l’extinction. C’est le temps des lois, à partir de 1880 et jusqu’à la mise en place des élevages pour les greffes de perles de culture. Si elles sont tardives, elles permettent en tout cas de sauver les stocks naturels de pintadines.

Trafic et commerce, plonge et vie aux Tuamotu, législation et recherches de solutions, tels furent les trois piliers de la Pinctada Margaritifera var. cumingi pendant que la Polynésie quittait peu à peu son mode de vie traditionnel pour entrer dans l’ère nucléaire.

Le tournant des années 1850

A partir des années 1850, les meilleurs fonds, les meilleurs gisements de Polynésie sont connus, répertoriés et exploités. Avec toutes les techniques possibles disponibles à l’époque, les pêcheries à grande échelle se sont développées et leurs responsables forment les plongeurs locaux. « Le prix ordinaire des services d’un plongeur est d’une brasse d’étoffe [cotonnade grossière] par semaine, mais ce salaire devient moins recherché qu’avant, les plongeurs demandent davantage, et dans peu, il faudra l’augmenter ou se passer de leurs services. La saison de pêche se fait plus particulièrement dans les temps du mois de janvier, les pêcheurs aperçoivent plus facilement les huîtres au fond de l’eau. » (« Iles Taïti – Esquisse historique et géographique » de César Desgraz, 1840). Partout, les plongeurs ont été exploités, que ce soit par les chefs ou les compagnies commerciales. Les Paumotu subissent aussi cette règle.

Bien sûr, les durées et le nombre de plongées ont variés en lieu et temps, mais dans l’ensemble, les conditions sont souvent identiques. Pourtant, on peut aussi constater les faits suivants dans les Tuamotu : la plonge devient peu à peu synonyme de stabilisation de la population sur les lieux de pêche, et une source de revenus considérables par rapport à la pêche traditionnelle et à l’exploitation du coprah.

La plonge, entre tradition et modernité

Dès les années 1860, la plonge est bien organisée. D’atolls en atolls, les goélettes déposent leurs équipes et leur famille. Ils y restent le temps de faire le plein de nacres, à raison d’un baril environ par semaine et par plongeur. Les Paumotu vont d’une île à l’autre, en fonction de la demande. Pour tout matériel, un poids de plomb et un morceau de pierre. Depuis quelques années, ils ont renoncé aux pirogues doubles pour des cotres européens ou des pirogues à balancier de taille plus modeste. Exploration des fonds avec une boîte en bois avec fond en verre. Parfois, ils répandent à la surface, par mer relativement calme, de l’huile de coco pour amoindrir les rides de surfaces et bien observer les fonds

L’arrivée du scaphandre (un modèle de type Cabirol), dans les années 1880, heureusement refusé par de nombreux plongeurs locaux qui y voient une menace pour la plonge traditionnelle, leur savoir-faire et leur seul moyen de subsistance, permet cependant un pillage en règle des gisements de profondeur. En 1892, on l’interdit dans les Tuamotu, alors que son emploi avait été restreint à partir de 1890. Mais à partir de 1904, dans certains lagons plus profonds, la récolte au scaphandre est à nouveau autorisée, par arrêté annuel. Les intérêts économiques vont parfois à l’encontre des impératifs sociaux et environnementaux.

Une plonge trop efficace

L’importation des premières lunettes de plongée, en bois à lentilles de verre, vers 1908, facilite grandement le travail des plongeurs paumotu. Il faut cependant attendre les années 1940 pour que des accessoires en caoutchouc, tels que masques, lunettes Fernez, palmes de Corlieu et autres tubas ne viennent compléter la panoplie du parfait plongeur.

A la fin des années 1950, Jean-Marie Domard écrivait : « Tous les plongeurs à nu polynésiens travaillent communément entre 15 et 18 brasses (soit de 25 à 32 m). Les bons plongeurs travaillent régulièrement entre 20 et 22 brasses (3 jours de plongée par semaine, 60 à 80 plongées par jour, de 90 à 110 secondes de durée chacune, depuis 7 heures du matin à 2 heures de l’après-midi). Certains plongeurs peuvent aller à 24 brasses. Certains sont capables d’exécuter à 20 brasses des plongées de plus de deux minutes. On comprend que des lagons tels que Hikueru, qui ne dépasse pas 42 m de fond, seraient ratissés s’ils étaient livrés librement à l’exploitation par de tels champions. Mais des lagons comme Marutea-Sud et Scilly ne peuvent pas être péchés entièrement. Il subsiste donc au-dessous de 45 m des peuplements inviolés de pintadines susceptibles d’assurer le réensemencement permanent de la totalité du lagon. A la condition que la plonge au scaphandre y soit interdite, la richesse nacrière de ces deux lagons apparaît comme inépuisable ».

Ce n’est malheureusement pas le cas de nombreux autres atolls, où les gisements perliers s’épuisent au fil des saisons de plonge. Il fallait intervenir.

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