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Domard, sauver les huîtres perlières

Sauver les huitres perlières

Jean-Marie Domard, en répondant à l’annonce, en 1956, de la mission d’assurer le repeuplement des gisements nacriers de Polynésie, va ajouter son nom à la célèbre liste des Germain Bouchon-Brandely, Léon-Gaston Seurat, Simon Grand ou Gilbert Ranson, qui ont contribué à mieux connaître et à sauver de l’extinction la pintadine des lagons polynésiens.

Jeune vétérinaire, Jean-Marie Domard a toujours en tête « son » projet de perliculture. Alors qu’il prend en charge les affaires de la pêche et de la nacre, sous l’égide du Ministère de l’Agriculture – il créera fin décembre 1957 le Service de la Pêche –, il présente au gouverneur Jean-François Toby (1900-1964), en poste depuis le 28 septembre 1954 (jusqu’au 28 mars 1958) son plan pour la perliculture. « Dès mon arrivée, j’ai soumis cette idée (de la greffe de la perle) au gouverneur, lequel me répondit : « Jeune homme, si la perle était possible ici, on l’aurait faite avant vous, alors occupez-vous de nos nacres. » [Archives familiales]. Dans un premier temps, il n’aurait donc pas de soutien dans l’administration. Qu’à cela ne tienne, il peut toujours se tourner vers les fonds privés et consacrer son temps libre à cette expérience. En attendant, sa mission allait l’occuper à plein temps : car l’huître perlière est toujours menacée d’extinction.

Créer des élevages

Il se consacre d’abord à mieux connaître les lagons et les gisements d’huîtres perlières et effectue un audit complet des bancs nacriers de Polynésie française en 1958 et 1959. Il publia le compte-rendu de ses recherches en 1962 dans un document exceptionnel de précisions qui nous permet de mieux comprendre le contexte qui préluda à la première greffe dans le lagon d’Hikueru.

On y apprend que si la grande huître nacrière et perlière à bordure noire se rencontre dans la quasi-totalité des lagons périphériques et des baies des îles hautes, ainsi que dans les lagons intérieurs des îles basses (atolls), les peuplements de ces mollusques ne sont suffisamment importants pour être exploités commercialement que dans une vingtaine d’atolls de l’archipels des Tuamotu, dans deux atolls de l’archipel des Îles-Sous-le-Vent, enfin dans l’archipel des îles Gambiers.

Jean-Marie Domard, chiffres à l’appui, classa ainsi les lagons d’après l’importance de leur production. Il arrêta ce classement à 27 atolls et îles. Loin devant avec plus de 1000 tonnes de production, Hikueru et Takume, où il releva la qualité des nacres « de renommée mondiale » ; en queue de peloton, Motutuga et Haraiki, avec 10 tonnes maximum de production, et dont il ne put relever la qualité de la nacre.

« Dans le premier groupe pourraient figurer les 6 premiers lagons cités :

Hikueru, Takume, Marutea-Sud, Takapoto, Gambiers, Takaroa. Tous ces lagons produisent plus de 100 tonnes de nacres à chaque campagne (voir annexe). Des lagons tels que Scilly (iles-Sous-le-Vent), Aratika, Amanu, Manihi, Hao, Makemo, Marokau qui sont capables de fournir de 20 à 50 tonnes de nacres forment le deuxième groupe.

Il décrivit les dimensions des valves, les tailles limite de prélèvement (fixé à 13 cm, sauf pour Takapoto et 4 secteurs de Gambier, où les nacres poussent mal et sont prélevées à 11 cm).

Il rappela les mesures prises par ses prédécesseurs pour défendre les gisements, qu’il faut considérer non pas « comme une série d’entraves inventées par une administration tracassière contre la liberté de la pêche », mais bien « pour permettre la reconstitution des fonds ratissés ».

Il défendit le travail du professeur Ranson, et sa création des réserves naturelles, même si elles furent mal comprises par les insulaires. Le vol se généralisant dans ces réserves ainsi vidées de leur contenu, à partir de 1957, les agents administratifs constituèrent dans les réserves des élevages de nacres percées dans l’angle opposé au byssus et enfilées sur des brins de nylon. Les valves percées portaient ainsi une marque indélébile dont il était facile d’interdire le commerce.

Près de 55 000 pintadines ont été ainsi mises en élevage dans les réserves domaniales : 25 000 à Hikueru, 21 000 à Reao, 6 000 à Takapoto, 3 000 à Takaroa.

Et à partir de 1960, Domard mit en place les élevages domaniaux, « garantie de survivance pour l’espèce ». La première campagne d’élevage à Hikueru (août 1961) a porté sur 120 000 pintadines. Les nacres mises ainsi en élevages ont été recueillies par petit fond, précisément dans ces zones situées près de la surface où les huîtres se fixent en grand nombre, mais où elles se développent mal. Transportées en des fonds de 15 à 25 m, ces pintadines retrouvent un rythme de croissance qui leur permet en un à deux ans d’atteindre la taille commerciale. Ainsi du même coup ont été résolus le problème de la constitution des réserves et celui de la lutte contre la pêche illicite des petites nacres pendant les périodes de plonge.

A la tête d’une vaillante équipe de fidèles, ayant compris en grande partie le fonctionnement des lagons, travaillant à d’autres projets plus « terrestres », ne manque à l’épanouissement du jeune vétérinaire que la réalisation de son rêve : greffer les huîtres perlières en Polynésie française.

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