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Domard, les prémices de la première greffe

Les prémices de la première greffe

Alors que Jean-Marie Domard mène ce travail herculéen de sauvegarde des gisements naturels de pintadines et leur multiplication dans des zones où elle a été décimée, son idée de tenter la greffe de la pintadine ne le quitte pas. […] J’étais effectivement têtu en diable et bien décidé à ne pas bronzer idiot dans ce sacré pays, je décidais, parallèlement à mon travail, de démontrer […] que la culture perlière était possible en Polynésie.

Avec les nucléi que lui confient Joseph Lévy lors de son séjour au Japon, il tente lui-même de greffer les pintadines : 200 huîtres perlières du lagon de Punaauia passent ainsi entre ses mains. Une fois greffées, il les installe dans le port de Patutoa… où il y eut des travaux, et où elles disparurent pour la plupart. Mais beaucoup étaient mortes durant la greffe. Il l’écrira d’ailleurs à Lévy le 13 mars 1961 : « J’ai opéré, avec beaucoup de difficultés, deux cents huîtres sans résultat. Mais j’ai la conviction qu’un Japonais pourrait réussir, car l’essentiel dans l’opération paraît être la vitesse d’exécution. Aussi, en désespoir de cause, j’ai fait des demi-perles, et j’ai eu de splendides résultats. Bien entendu, ces demi-perles n’ont aucun intérêt commercial. »

Bénéficier d’un soutien financier

Ses travaux et sa pugnacité attirèrent l’attention de Jacques Ansault, alors directeur de la Banque d’Indochine. Non seulement il lui conseilla de s’adresser au FIDES – Fond d’investissement pour le développement économique et social des TOM –, mais il attira ainsi l’attention du nouveau Gouverneur, et réussit alors à faire financer son expérience. « Me heurtant au mur de l’administration, je décide de me tourner vers le privé et grâce à un ami, je pris contact avec le directeur de la Banque d’Indochine […] Après maints palabres, je finis par obtenir 10 millions de francs. » [Archives familiales].

Il faut dire qu’il ne manquait pas d’arguments. Ainsi le professeur François Doumenge écrivait-il en 1960 (dans Le Japon et l’exploitation de la mer : « La culture perlière au Japon du 1er avril 1959 au 31 mars 1960 ») : « La culture perlière tend à se développer rapidement et améliore en même temps la qualité de sa production […]. Il semble d’ailleurs que l’on soit encore loin de la saturation du marché (en particulier nord-américain) et que l’expansion de l’industrie de la culture perlière se poursuive encore à un rythme rapide dans les prochaines années. »

Depuis le début des années 1950, la logique de commercialisation par Mikimoto de perles de couleur, uniquement celles de la plus grande qualité, a ainsi créé l’intérêt pour ce produit d’exception, rare, et un positionnement de prix parmi les plus hauts dans la joaillerie. Une perle créée en Polynésie pourrait profiter de ce marché.

Constituer une fine équipe

Comme son travail allait consister à travailler dans les lagons à des profondeurs de 30 ou 40 m, Jean-Marie Domard lui fallait une équipe de plongeurs : il commença donc par créer une école de plongée grâce à sa formation suivie à Saint-Mandrier. John Doom fut l’un de ses premiers diplômés et, dès le 16 décembre 1957, il présente aux journalistes l’école de plongée de Fare Ute, d’autant plus attendue que les accidents ont été nombreux en 1956.

C’est John Doom, toujours, qui lui enseigne le reo mao’hi, qu’il parle couramment dès 1959.

Puis il s’entoura d’une équipe de fidèles, pour l’élevage des pintadines bien sûr, mais aussi lors des expériences de greffe. Ses fidèles : Pepe, Maco, Steve, Momo et Théo. Pepe Mariterangi, « le colosse débonnaire » (Tahitirama) plongeait aussi bien qu’il était, à terre, impressionnant.

Il servit parfois, au début, de garde du corps à Jean-Marie Domard, face aux Polynésiens qui voyaient d’un sale œil ses expériences, élevages, transferts de pintadines et projets de greffe ; Maco Jourdain, Demi très discret, toujours là pour le coup de main ; Steve Ellacott, l’homme à tout faire, qui connaît bien les Paumotu, et à qui Domard confiera la surveillance et l’entretien des huîtres greffées à Bora Bora ; deux plongeurs extraordinaires enfin, le Mangarévien Momo Mamatui, et Théodore Mahotu, de Takapoto.

Trouver un greffeur

Dans le cours du second semestre 1960, les choses s’accélèrent. Jacques Ansault met Jean-Marie Domard en relation avec Tokuichi Kuribayashi, président de la société Nippo Pearls Co à Tokyo et de Pearls Pty limited en Australie. Jean-Marie Domard écrit à Ansault au début de novembre 1960 : « Les plus grandes chances existent pour que s’avère possible la production de grosses perles de culture semblables à celles obtenues en Australie, mais il reste à en apporter une preuve définitive par la démonstration expérimentale. »

Le 17 novembre, Ansault lui répond : « De toutes manières, il n’est pas trop tôt pour demander à monsieur Kuribayashi s’il consentirait à envoyer un technicien à Papeete et à quelles conditions. » Ce qui fut fait. La réponse de Kuribayashi fut sans équivoque : la greffe de « black lips oysters » a déjà été tentée et ne donnera rien. Le 9 décembre, Jean-Marie Domard, ébranlé, écrit à Jacques Ansault : « Si cette difficulté est vraiment considérable, ne pensez-vous pas que l’on puisse s’efforcer d’introduire la culture des « silver lips » ou « pinctada maxima » dans certains atolls des Tuamotu spécialement réservés à cet effet ? »

Il est tôt rassuré cependant. D’abord par Lévy, qui dédramatise l’échec de l’expérience tentée par les Japonais sur les Pinctada margaritifera à lèvres noires, greffées dans des eaux froides et un biotope différent de leur lieu de vie habituel « et dont il ne faut pas tenir compte » ; puis par Ansault lui-même, qui écrit à Domard le 22 décembre 1960, à propos de Kuribayashi: « On peut supposer également, comme je vous l’ai déjà indiqué, qu’il ne tient pas à pousser un projet qui ferait concurrence à son affaire australienne »…

Toutes les conditions étaient enfin réunies. Il ne manquait plus que le greffeur et le choix du lieu des premières greffes.

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