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Domard-Les perles de Bora Bora

Les perles de Bora Bora

Après l’expérience de greffe d’Hikueru, Jean-Marie Domard nota quelques difficultés, des « obstacles que les dirigeants d’une entreprise perlière établie aux Tuamotu auraient à surmonter, en particulier en raison de l’éloignement » – il n’y a alors aucune piste d’aviation. Pour cela il se met à la recherche d’une endroit propice à la perliculture qui soit relativement proche de Papeete. Bora Bora fut choisie.

« Nous avons découvert [avec M. Muroi] ce que nous cherchions dans l’île de Bora-Bora (à 1 heure de Papeete par un hydravion qui assure cinq services par semaine et avec une liaison maritime hebdomadaire) ».

Il fut ainsi décidé de procéder à une nouvelle expérience à Bora Bora. Churoku Muroi revint donc à Tahiti où il se posa le 11 juillet. Après un saut en avion à Hikueru les 20 et 21 juillet, où il vérifia les huîtres greffées, il arriva à Bora Bora le 24. Avant son départ, le 7 août 1962, il procéda à l’opération de 2250 huîtres : 1580 huîtres greffées avec un noyau de grande dimension, 520 huîtres greffées avec 2 noyaux de petite dimension, et 150 huîtres opérées en vue de la formation de demi-perles. Le fare greffe était situé sur le motu Toopua et le lieu choisi pour l’élevage fut un chenal d’une centaine de mètres de large, d’une profondeur moyenne de 6 à 10 m, situé entre l’îlot Toopua et le récif frangeant. Jean-Marie Domard, qui pense déjà à une exploitation commerciale précise : « Cet endroit pourrait convenir à l’installation d’une centaine de radeaux ».

Entre le 21 janvier et le 8 février 1964, Churoku Muroi revient inspecter les élevages et procéder aux soins utiles. Il conseille à Jean-Marie Domard de récolter les demi-perles dès mars 1964, et les perles sphériques à la fin de 1964.

Jean-Marie Domard envisagea dans un premier temps la récolte de l’ensemble des perles en juillet 1964, mais il la reporta à janvier 1965, « dans le but d’obtenir une plus forte proportion de perles atteignant ou dépassant un diamètre de 10 mm. Il est même possible que cet élevage soit encore prolongé si le taux de mortalité reste stable. Le but serait de définir les limites du plus long élevage possible ; en effet, la valeur des perles dépend essentiellement de leur taille, et cette taille croît proportionnellement à la durée de l’élevage jusqu’à un certain seuil à partir duquel les huîtres seront incapables de développer davantage leurs perles. Le meilleur moment de la récolte doit donc correspondre à ce seuil. » Steve Ellacott suivit toute l’opération.

La 3e greffe

Au cours de sa 3e mission en Polynésie française, entre le 27 janvier et le 6 février 1964, Churoku Muroi opéra, une nouvelle fois à Bora Bora, 560 huîtres, avec des noyaux de petite dimension. Ces huîtres greffées avec un petit nucleus souffrirent moins de mortalité (9% après 35 jours) que celles greffées avec un gros noyau (23% de mortalité) ou deux petits noyaux (53% de mortalité).

Jean-Marie Domard écrivit à Kuribayashi le 1er mai 1964 pour l’avertir qu’il « reste dans le lagon de Bora, au 16 mars 1964, 1301 huîtres greffées de perles rondes en culture », et le prévient qu’elles seront récoltées à son retour de France au début de 1965. Et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il lui réécrit le 22 février 1965 pour lui confier ses impressions : « J’ai récolté il y a quelques jours les perles de Bora Bora. J’en ai trouvé 450. 100 d’entre elles sont très belles, rondes, et de 11 mm de diamètre. 50 font 12, 5 font 13, 1 fait 14. Mais le plus important réside dans la couleur de ces perles.

Je ne peux pas toutes les décrire avec précision, mais tous ici les ont trouvées très belles, et plus remarquables encore que celles d’Hikueru. Je pense que c’est le travail de M. Muroi qui a donné ces excellents résultats. Je vais maintenant demander au Gouverneur de mettre en place une exposition de toutes les perles, d’Hikueru et de Bora Bora. A la fin février, elles seront présentées à la presse et aux autorités locales.

Dès avril 1965, il lui fait parvenir, au Japon deux colis : le premier d’un poids de 2 kg environ et contient 513 perles dont 461 proviennent de Bora Bora et 52 de Hikueru. Le second, d’un poids de 1 kg environ, renferme 182 perles récoltées à Hikueru.

Kuribayashi est informé qu’il a trois mois pour les présenter aux experts et donner son avis sur la qualité des perles. Ce dernier l’affirme dans un courrier du 1er juin 1965 : « J’ai pu observer une belle amélioration dans la récolte de Bora Bora, dans le sens que je trouve les tailles généralement plus grandes et les couleurs plus belles. [I can observe a great deal of improvement in the Bora Bora harvest, namely, I find the sizes generally larger and the colour better] ».

Les demi-perles récoltées furent envoyées aux experts japonais qui leur attribuèrent la même valeur que les demi-perles produites en Australie, soit de 5 à 7 dollars US l’unité.

Quel prix pour de telles perles

Le 29 juin 1965, Tokuichi Kuribayashi informe Jean-Marie Domard que les experts nippons sont partagés, sur l’avenir commercial des perles de Tahiti. Il pense que si une activité industrielle de greffe devrait avoir lieu, 10 000 greffes par an serait un maximum, et surtout : que seules les perles de qualité seraient commercialisables, 4 à 500 par an peut-être ; que Kokishi Mikimoto devrait être chargé de leur commercialisation ; enfin que pour leur donner valeur et prestige, les perles de Tahiti devraient être vendues avec un certificat signé par les autorités appropriées du territoire, une démarche essentielle car, au Japon, des gens teintent artificiellement des perles jaunes en perles noires avec beaucoup de succès.

Jean-Marie Domard souhaite, pour parfaire l’expérience polynésienne, réaliser une dernière greffe, de 10 000 individus cette fois. Les dirigeants de la société Pearls Pty pensaient envoyer alors 3 techniciens japonais : 2 spécialistes de la greffe perlière pour un mois, et un chef d’équipe chargé des soins post-opératoires, qui demeurerait sur place le temps nécessaire à la formation d’un technicien local. Pour cela, monsieur Tokuichi Kuribayashi devait donner son accord, le Service de la Pêche assurer que l’intendance serait prête, et que l’opération serait prise en charge par une Société d’étude dont le partage des parts serait à définir.

Le 12 février 1964, Churoku Muroi présente ses conclusions : les conditions d’une bonne greffe à Bora Bora pour 10 000 perles rondes et 5000 mabés, est la mise à disposition de 20 000 huîtres perlières. Jean-Marie Domard écrit en avril 1964 à Kuribayashi et Ansault, pour les prévenir qu’il sera prêt entre juin et septembre 1964. Mais les intérêt financiers et la difficulté à trouver un accord pour le partage des parts entre le Territoire, la Banque d’Indochine, les sociétés japonaises, retardent cette dernière expérience. Il apprendra en juin, de façon très polie, qu’il est impossible pour les sociétés japonaises d’envoyer un ou plusieurs greffeurs.

Intertitre : Constitution d’une société perlière

En juin 1965, Jean-Marie Domard récolte 110 perles avec petit nucleus, greffées en juillet 1962, puis 232 perles de la dernière série de greffe (petit nucleus, janvier 1963). Tokuichi Kuribayashi n’estime pas nécessaire qu’il les lui envoie pour examen.

Les années 1965 et 1966 vont être marquées par les estimations de ces perles sur différents marchés, et par la constitution de la société perlière, et l’élaboration de ses statuts.

Les difficultés sont telles qu’il est envisagé un temps de se priver des Japonais. Jean-Marie Domard espère néanmoins la venue d’un greffeur dans le courant de 1966, entre avril et juillet. Les échanges avec Tokuichi Kuribayashi restent cordiaux, et portent toujours sur la possible commercialisation des perles de Tahiti et leur valeur sur le marché.

Pour cela, Jean-Marie Domard en est persuadé, il faut une certaine quantité de perles, et donc une nouvelle greffe. Des perles dont on se met à parler partout dans le monde : le 29 décembre 1965, Jean-Marie Domard répond notamment à un acheteur intéressé, Jorhen Erikson (de Sollentuna en Suède), lui disant que « la production perlière en Polynésie française se trouve encore au stade expérimental et que les perles obtenues au cours des essais ne sont pas en vente ».

Tokuichi Kuribayashi insiste toujours, en 1966 sur le fait que la mise sur le marché n’est pas aisée, et que, pour un bon prix, il faudra exclusivement une qualité irréprochable.

En juillet, il est envisagé de mettre en vente les perles expérimentales. Le lot de perles continue d’être présenté à différents acheteurs : en novembre 1966, chez Perrier, diamantaire à Paris.

Le mercredi 10 août 1966, le projet de statut de la société perlière est approuvé en Conseil de gouvernement. C’est au tour de l’Assemblée territoriale de l’approuver. Les principales difficultés ayant été levées, la signature avec la société de Monsieur Kuribayashi semble imminente. En décembre 1966, Jean-Marie Domard propose une estimation financière (business plan) sur 7 ans pour la constitution de la société d’étude et de production de perles. Les difficultés semblant être levées, l’envoi par Tokuichi Kuribayashi d’un greffeur, monsieur Iwaki, est prévu pour le début d’année 1967. Jean-Marie Domard de son côté repère le nouveau site de greffe : Rangiroa, qui présente de nombreux avantages : aéroport, hôpital, 1 vol par semaine pour Papeete chaque jeudi, de nombreux travailleurs dans les 2 villages, et l’acheminement des huîtres aisé car Takaroa, Manihi, Ahe et Aratika sont à 20 heures de bateau.

La fin de l’aventure

Mais Monsieur Iwaki tombe malade, et le 12 mai, Tokuichi Kuribayashi écrit qu’il n’est pas totalement remis. Il pense qu’il enverra M. Muroi à nouveau, et confirmera la date.

Le 26 juin 1967, Domard écrit à Kuribayashi pour lui dire que la société perlière de Tahiti et des îles (SO.PER.T.I.) a été constituée, et approuvée par le parlement local le 25 juin 1967. Mais cette société ne sera pas activée avant octobre. Les membres la formant seront définis sans doute à ce moment-là.

Le 19 juillet, Jean-Marie Domard demande au représentant de Kuribayashi en Australie un devis concernant l’achat de paniers pour l’élevage des huîtres et d’un rayon X pour l’examen des perles sans nucleus à l’intérieur.

Le même mois, une violente dispute éclate entre les membres du Gouvernement et Jean-Marie Domard. Jean-Marie Domard voulait, semble-t-il, préserver les intérêts des pêcheurs tahitiens, tandis que le Gouverneur souhaitait en confier la gestion à une société privée. Toujours est-il que Jean-Marie Domard est froidement remercié, le 7 août. Il doit quitter le Territoire le 19 août.

Il n’y aura pas d’autres greffes expérimentales.

Entre 1968 et 1970, le marché de la nacre, que Jean-Marie Domard avait maintenu par une intelligente gestion de l’exploitation des gisements, s’effondre.

Celui de la perle de Tahiti naît.

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