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Domard-1961, année cruciale

1961, année cruciale

Jean-Marie Domard a rassemblé, depuis sa visite au Japon en 1957, tous les éléments qui lui permettraient de réaliser la première greffe et, dans le courant de l’année 1961, les conditions semblent réunies pour tenter l’inimaginable.

Les échanges de courriers avec Tokuichi Kuribayashi évoluent très positivement aux cours des années 1960 et 1961, et Jacques Ansault, financeur du projet de Jean-Marie Domard, peut écrire à l’Administration centrale [les accords ont été passés de manière à ce que le Gouvernement de Polynésie française supporte tous les coûts], le 25 mars 1961 que « les conditions générales pour la perliculture lui semblent bonnes en Polynésie française. »

Cependant, rien n’est gagné, et dans le même courrier, Ansault énumère les réserves et conditions de Kuribayashi :

« La culture des « black lips » de Polynésie Française fournira sans aucun doute des demi-perles, mais la greffe en vue de l’obtention de perles entières doit être considérée comme une expérience entièrement nouvelle dont le résultat demeure essentiellement incertain.

« La quantité de 5 000 huîtres pour les expériences est largement suffisante et il est probable qu’il en sera utilisé moins.

« Il n’y aura aucune avantage à maintenir le technicien en Polynésie lorsqu’il aura procédé à la greffe : la main d’œuvre locale saura soigner les huîtres […] »

Après plusieurs échanges de réglage, il est enfin convenu qu’un greffeur japonais travaillant en Australie, monsieur Churoku Muroi, se rendra à Papeete en août 1961 avant de procéder à la première greffe expérimentale.

La première greffe

Churoku Muroi part de Thursday Island (Australie) le 28 juillet 1961, où il retournera le 9 septembre. Dans le courant du mois d’août, après s’être remis de son mal de mer lors du transport de l’équipe de Jean-Marie Domard de Tahiti à Hikueru (atoll situé à 400 milles de Papeete), où ils ne résident que 15 jours, Churoku Muroi greffe 1095 huîtres perlières. 268 sont opérées pour obtenir des demi-perles, 827 huîtres perlières sont greffées pour obtenir des perles sphériques. C’est peu, mais c’est ainsi : « Ce chiffre peu élevé correspond au chiffre que s’était fixé M. Muroi, et il a ainsi travaillé jusqu’à l’épuisement de son stock de bille de greffage. »

Après l’opération, les huîtres sont placées dans des paniers déposés à 1 mètre de profondeur environ, en bordure de plage, où elles sont entreposées pendant 1 mois.

Par la suite, les huîtres sont transplantées sur un plateau sous-marin à 25 mètres de profondeur et disposées sur des claies.

Les opérations perlières entrainant toujours un pourcentage de mortalité, celui-ci a été régulièrement relevé pendant les premiers mois. Au total, sur 827 huîtres opérées, la perte a porté sur 304 sujets, soit 36,7%, dont 32,5% au cours des 5 premiers mois. Avant la récolte définitive, deux prélèvements ont été effectués au titre de sondage.

– Le 12 janvier 1962 : 100 huîtres prélevées ont fourni 46 perles. Ce lot a été volé en mars 1962, mais 22 perles ont toutefois pu être récupérées.

– Le 13 octobre 1963 : 30 huîtres prélevées ont fourni 18 perles (7 grosses et 11 petites).

– Finalement, les dernières huîtres récoltées le 9 décembre 1963 ont fourni 212 perles.

Un succès technique, mais pas de marché

Au total, sur 827 huîtres opérées, 276 perles ont été produites, soit un pourcentage de production de 33,5%. Selon les experts de la Nippo Pearls, 235 des 276 perles sont commercialisables. Les experts consultés [Messieurs Terao et Takahashi de la société Nippo Pearl, messieurs K. Hayashi et H. Yanagisawa de la Maison Kikoshi Mikimoto, et M. Uda, perliculteur] estiment que l’expérience de Hikueru est un succès technique assez inattendu. Les couleurs des perles sont inédites, et considérées comme exceptionnelles, à l’exception de 17 perles blanches qui seraient assez semblables aux perles produites en Australie. Quant aux deux experts de la maison Mikimoto, ils certifient que la plus belle des perles (n°1-1) serait « royale et digne d’être montée sertie de diamants. » Ils avouent qu’ils sont dépourvus quant à la couleur de ces perles pour lesquelles ils n’ont pas de noms. Ils ajoutent que les « pièces d’une dimension supérieure à 10 mm ont certainement une grande valeur […] et que pour établir puis tenir un prix, il faut être absolument maître des quantités à commercialiser. »

Ils soulignent aussi qu’en raison de leur qualité, ces perles ne devraient être présentées au public que sous l’étiquette des plus grands noms du commerce des perles et de la joaillerie, Glasberg et Rosenthal en premier lieu, grands négociants de Paris. M. Uda estime pour sa part que ces perles devraient être cotées à un prix double ou triple de leurs homologues blanches.

Jean-Marie Domard alla présenter en 1962 les perles à Monsieur Glasberg. L’entrevue fut épique : « Au vu des perles, M. Henri Glasberg nous complimente sur la qualité de notre technique de coloration ».

Il fallut le convaincre que « ces perles étaient non des perles de culture teintées en noir, mais bien des perles noires de culture aux couleurs naturelles ». Une fois convaincu, Glasberg n’en démordra pas : ces perles de couleurs naturelles de Tahiti n’ont pas plus d’intérêt que les perles de Paris colorées artificiellement, pour la simple raison que le client, au moment de l’achat, ne saura pas faire la différence.

Jean-Marie Domard prit le parti de ne pas rester sur ce jugement pessimiste et de procéder à la greffe puis à la récolte des huîtres greffées à Bora Bora.

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